Grande famille

Non mais si, on est une grande famille. Enfin si, parfois, sauf qu’on travaille parfois ensemble.

Si on faisait le jeu des trente-quatre familles (ah oui, non, sept familles ça rentrait vraiment pas) ça donnerait quelque chose comme ça.

Alors, dans la famille de celui qui travaille au PaysDesRêves je voudrais…

Celui qui est trop trop trop content d’être enfin là. Il t’explique comment il est trop trop trop TROP content d’être là, que c’est trop super, hey il a TROP plein d’idées, tu vas voir ça va être trop génial. Hey mais SI, ce projet-là,  attends, il y a TROP TROP plein de choses qu’on va améliorer, tu vas voir! Tu essaies de partager son enthousiasme sincèrement poliment patiemment avec indulgence et sourire. Tu lui dis, cette fois sincèrement, que c’est trop bien qu’il soit là, tout en lui rappelant que doucement, progressivement, s’habituer, découvrir, prendre le temps, ça fonctionne bien aussi pour pas trop se bruler trop vite. Il est TROP CONTENT que tu lui dises ça, il va faire ÇA! Ah mais OUAIS, exactement, promis il est trop content de faire comme ça et que tu sois sa cheffe. OUAIS, TROP.

Il y a celui qui rentre le dimanche de la visite à l’hôpital avec un air de demi domination du monde. Et aussi, surtout, dans sa main, le mode d’emploi tant recherché du respirateur. Il l’a ENFIN trouvé dans un coin du placard abandonné dans un couloir. En flamand, le mode d’emploi du respirateur, parce que ce sont des coopérants belges qui l’ont laissé, ce respirateur, genre en 1984. Il a aussi rapporté le respirateur pour se plonger sans délai dans la notice et le désosser jusqu’à ce que ce putain de chiottes à couille de bordel de merde qu’il fonctionne. Déjà on n’est pas sûr qu’à l’époque il fonctionnait, même en lui parlant flamand. Mais bon s’il y a moyen d’en tirer quelque chose de correct, ça évitera de ventiler au ballon pendant les interventions longues, peut-être. D’ailleurs il a déjà sorti son couteau-suisse, avec un air refoulé de gosse qui a reçu un nouveau Légo et qui donc dormira avec dinera plus tard. Un peu cerné, cet enfant, faudrait qu’on arrive à le coucher plus tôt.

Il y a celui qui gère les finances pour l’ensemble des programmes au PaysDesRêves. Il habite à la câpitâle, dans une grande maison propre avec de l’électricité, et même de l’eau chaude. Si. SI SI SI. Quand tu tournes le robinet dans la douche, il y a de l’eau délicieusement tiède qui coule doucettement par la pomme de douche. Et de l’eau tout court dans la chasse d’eau. Il vit donc dans cette autre galaxie far away, pendant qu’on est entassés à neuf-dix dans le trou du cul du PaysDesRêves une maison sans électricité, sans eau, à part celle du réservoir à partager pour la douche froide au pichet, la cuisine, se laver impeccablement les mains tu penses bien, et la chasse d’eau au seau. Mais bon ça va, heureusement ouf personne n’a d’amibiase ou autres trucs mobiles qui devraient habiter hors de ton corps, bien sûr. Le jour où en plus la vielle cuisinière au butane rend l’âme, MonsieurFinances a décidé que c’était bien trop de dépenses de la remplacer. Donc on a patiemment cuisiné nos pâtes notre riz légèrement charançonné sur un feu dans le jardin pendant deux trois heures chaque soir. Comme ça on n’a pas eu le palu, ça ne change pas trop trop le problème de la chasse-d’eau.

BONNE PIOCHE! (pardon)

Il y a celui qui est « staff national », comme on dit. Le PaysDesRêves, c’est son pays, ou son coin pourri du PaysDesRêves, ou le coin pourri du pays voisin du sien. D’ailleurs le camp de réfugiés où toi tu viens travailler, déposé par un 4×4 le matin et retour en 4×4 à la maison l’après-midi, lui, il y dort depuis des mois ou des années. Parfois il a vécu des choses horribles, et il a vécu douze mille fois plus de choses que toi. Et lui ne rentrera pas dans quelques semaines ou mois, vu que quand il rentre chez lui c’est soit ici soit ça peut devenir encore pire. Toi tu es héroïne volontaire, lui c’est son travail, il gagne sa vie en travaillant avec nous. Si on part il perd son gagne-pain. Il soigne les gens de son pays, même si souvent il est moins pauvre qu’eux. Il lui arrive parfois d’être maltraité par un MonsieurFinances ou un expatrié caractériel qui ne rentre pas encore chez lui. Parfois il filoute. Il a accès à beaucoup d’argent et à du matériel précieux dans une économie de guerre survie. Ou en voyant d’autres s’enrichir et ceux qui restent pauvres mourir, ça se tente. Parfois il rackette les patients. Beaucoup, longtemps. Parfois tu le licencies pour faute grave, donc il te menace de mort par lettre ou en posant sa kalachnikov sur le bureau du GrandChef.

Pouf pouf.

Alors que le mois précédent tu faisais la fête avec lui. Souvent il te sauve de gaffes monumentales, il sait trois quarante-deux mille fois plus de choses que toi sur le PaysDesRêves et grâce à lui tu as plein d’informations et de contacts indispensables à la sécurité de l’équipe et des patients. Parfois son enfant est malade, comme les autres patients, et parfois il en meurt. Parfois en venant au boulot il se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment. Et parfois travailler pour nous lui apporte des ennuis sérieux. Parfois il a perdu sa voix suite à un traumatisme grave, puis avec les soins il en a retrouvé suffisamment pour devenir l’opérateur radio de la mission. Parfois le « staff national » est une femme aussi. Elle s’occupe avec toi des victimes de viols tous les jours. Un jour elle finit par te raconter le sien, de viol. Parfois tu dois partir parce que c’est devenu trop dangereux pour toi mais lui il ne partira pas, alors que c’est encore plus dangereux pour lui. Et parfois…non rien, mais merde hein.

Il y a celui qui était déjà un peu à l’Ouest et bon, en analysant finement,  ça ne s’est pas arrangé plus au Sud. Tu voudrais compatir avec lui, il faudrait en plus, mais tu sens que tu as une bonne marge de progression dans ta compassion dans ces conditions.

Il y a celui qui fait des blagues allant de moyennement-drôles à lourdes à grasses et sexistes, avec un sens inné et constant du comique de répétition ou du choix du pire moment. L’équivalent de ton TontonRoger qui sévit dans les mariages. Et bin c’est long un mariage de six mois, en fait, surtout sans rien à boire.

Il y a celui qui est breton et qui peut quand-même faire des crêpes, même presque sans oeufs. Limite sans beurre salé. Dingue.

Il y a celui qui est italien et qui te ré-explique, concentre-toi bien, c’est la dernière fois sinon la mamma va encore mourir, qu’il n’y a pas de crème dans la pasta a la carbonara, voyons! Ça tombe bien, même pas en rêve trouver de la crème. De toute façon, il n’y a plus de pâtes depuis un mois, la mamma ne mourra pas encore cette fois-là, et il survivra vaillamment grâce à des plaintes répétées.

Il y a celle qui est australienne et donc sauf ton respect, tu ne sais vraiment pas allumer le barbecue. Point. Bin si regarde elles sont pas si mal ces braises là, non? Non, mais c’est pas DU TOUT comme ça qu’on fait en Australie et dans tout le monde entier. Point.

Il y a celui qui a le sens aigu de la propriété privée en milieu hostile. Il veut absolument retrouver, dans la pile de linge propre de  ONZE  personnes, SON t-shirt de GrandeOrganisation. Son t-shirt à LUI, pas le t-shirt propre de la même taille et de la même couleur de quelqu’un d’autre, non, le sien à lui, même qu’il a écrit son nom dedans sur l’étiquette EXPRÈS,  pour le reconnaitre et là il ne le retrouve pas. Catastrophe.

Il y a celui qui ne veut pas faire d’avortements, ou ET qui ne veut pas adresser la femme à un autre professionnel, genre toi ou un autre, parce qu’il est contre. Un jour tu vas lui planter ta fourchette entre les yeux au déjeuner sortir « AH OUAIS je vois tu es contre le fait qu’elle reste vivante cette semaine en fait! » mais tu te retiens poliment.  C’est pas son truc, voyez-vous. Tant qu’il ne dit rien aux femmes qui reviennent après un avortement-maison dégueulasse, tu arrives à rester polie, à peu près. Tu évites quand-même de t’assoir en face de lui pour les repas.

Il y a celui qui ne se remettra pas du décès d’un patient qu’il pensait évitable, il refait le film dans sa tête, puis tout haut,  puis dans ton bureau, puis en groupe avec les autres pour en parler, puis de nouveau dans sa tête, puis tout haut. Un jour, pour rester et continuer, il s’en remet. Il lui reste un nouvel air blasé triste, ou une demi-ride en plus, ou un air de regarder loin pour pas trop regarder le cimetière de près.

Il y a celui qui se rend de plus en plus compte, avec le temps et les missions qui passent, qu’en fait les gens qu’il a pu aider représentent une infime partie regarde très souvent encore plus loin aussi. Ça évite de voir ses regrets de près.

Il y a celui qui ne sait pas trop encore comment il va vivre avec ses souvenirs, les vrais mauvais. Un jour il y arrive mieux, il réalise que sa vie confortable continue, qu’il a une chance folle, et même sa femme et ses enfants ne sont pas partis. Il voudrait aussi arrêter d’y penser, pour passer à autre chose, pour oublier ces moments très anormaux. Un jour si ça se trouve il les écrira. Ça ne va intéresser personne, mais une fois écrits les fantômes font moins de bruit quand tu veux dormir, c’est déjà ça.

Il y a tous ceux qui se sont jetés sous leur bureau ou qui ont mis leur tête dans leurs bras en moins de trois centièmes de seconde parce qu’un petit rigolo a voulu faire une blague dans le couloir AHAHAHAH en faisant un gros PAF avec un sac en papier. C’est vrai que c’est drôle quoi. Même en plein Paris, c’est aussi drôle efficace que dans un bloc opératoire ou dans un couloir au PaysDesRêves ou n’importe où en fait, quand ce n’était pas un sac en papier. Ils rigolent pareil après, il reprennent juste ce qu’ils faisaient et un café au lieu de reprendre leurs consultations ou refermer le monsieur dans le bloc opératoire. Et au moins ils peuvent lui expliquer calmement l’engueuler, le petit rigolo. C’est une amie qui m’a raconté cette histoire, bien entendu.

Il y a celle qui note tout. Tout tout tout. Comme ça, ça fait des super listes de trucs qui progressent un peu ou ne s’arrangeront jamais. Un jour elle arrête de noter, elle tient trois jours deux heures, puis rattrape tout. C’est une amie qui m’a parlé d’elle aussi, bien entendu.

Finalement il y a celui du début, tu te souviens, mais si, celui qui était TROP CONTENT. Après quelques mois, il  a plus ou moins compris digéré les choses qui l’on rendu légèrement amer blasé crevé surpris et moins content, mais qui s’organise pour repartir bientôt, ou ouhla attends, pas tout de suite, ou surtout pas.

7 réflexions sur “Grande famille

  1. CLG dit :

    Ça fait mal, mais ce que j’aime te lire.

  2. docmam dit :

    J’aime bien laisser des commentaires pour dire que j’ai bien aimé un billet, plutôt que de simplement RT, mais il faut dire que souvent on n’a pas grand chose d’intelligent à dire.

    Merci de nous montrer l’envers du décor, et dis à ton amie de faire gaffe quand même, l’amibiase sans chasse d’eau c’est… enfin il paraît.

  3. VS dit :

    En fait c’est con, mais ça ne fait pas si longtemps que j’ai compris que ce qui était compliqué, c’était de vivre ensemble.

    Merci d’écrire des billets longs, ça permet de les relire et de penser à vous durant le temps entre les billets.

  4. fjva dit :

    Beaucoup de courage à vous et à ceux qui restent…

  5. MumMesh_r dit :

    Ta vie est sans doute inracontable,
    Ta plume est assurément inimitable,
    Le résultat est, une fois de plus, inestimable

    Merci SophieSageFemme,
    Merci SophieSansFrontière

    MumMesh_r

  6. le dinosaure dit :

    Ca me manquait tes billets…
    Sartre le disait bien « L’enfer, c’est les autres »…
    Et te lire reste toujours un plaisir (même quand tu nous mets des grandes claques dans la gueule)

  7. tisserand julie dit :

    SALUT, TU TRAVAILLES OU? car je cherche à faire un peu d’humanitaire… je suis sage femme!

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