18h45

PaysDesRêves depuis trop longtemps, vendredi, 18h45.

ChouetteChef est parti en vacances, puis en formation, je le remplace pendant quelques semaines.  Ça tombe bien, juste au moment où ça chauffe de l’autre coté de la frontière et que des réfugiés se sont installés au PaysDesRêves, à une heure et demi de route de la capitale .

Les derniers jours, on a donc démarré le programme d’assistance  aux réfugiés, et ça a été  du grand n’importe quoi moitié épuisant, moitié qui en valait vraiment la peine, moitié étourdissant, mais la moitié d’épuisant criait beaucoup plus fort. Déjà que mes pompes par intérim étaient déjà légèrement bien trop grandes en gérant seulement le programme habituel, là j’ai le pied qui s’atrophie ou la chaussure qui s’élargit, la science n’a pas encore tranché dans le mystère.

Le programme habituel c’est un gros centre de santé dans un quartier pourri et une équipe chirurgicale dans la capitale. Et passée la minute-classe d’avoir un bureau à moi, avec une chaise et tout pour m’assoir, attention c’est moi la chef, gérer le quotidien et les équipes c’était déjà bien grand comme différence entre les dites pompes et mes pieds.

L’équipe chirurgicale travaille à l’hôpital et opère depuis quelques mois. Quelques blessés de guerre, mais surtout les accidents de la route,et même un pêcheur du lac avec les traces des dents du crocodile dans son tibia et sa jambe qui depuis plie dans l’autre sens, même pas peur.  J’adore ce nouveau boulot, faire fonctionner au quotidien les gens ensemble alors qu’ils se boufferaient volontiers le nez, expliquer les limites de ce qu’on peut faire, écouter les plaintes, trouver chercher des solutions pour déméler les situations complexes, débriefer le staff qui bosse à la mine auprès des patients, trouver une solution pour le chirurgien qui veut commander un scanner et deux hélicoptères, même si c’est loin d’être évident. C’est important que chacun se sente intégré dans l’équipe, respecté, écouté, pris en compte, validé et comprenne pourquoi on est là, participe aux décisions et à l’amélioration de la qualité des soins qu’on apporte à nos patients.

C’était beau cette phrase, non? On dirait une brochure en papier glacé doux. Sur la couverture il y aurait un chef dynamique qui sourit bien blanc à ses employés épanouis tous habillés en veste pastel devant des bureaux rangés, et le texte expliquerait bien que les chaussures ne sont pas trop grandes et les pieds pas trop petits dedans.

Non parce qu’en vrai, les derniers temps, j’ai fait beaucoup moins beau, hein. J’ai couru, bossé jusqu’à 2-3 heures du matin pour finir des listes de matériel, discuté, re-discuté, recruté des gens, réuni, lu des guides, préparé pour vacciner en masse, pesté contre toutes ces difficultés bureaucratiques de mes deux, compilé des nombres de tombes par nombres de nouveaux arrivants dans le camp multiplié par le nombres de latrines qui manquent et soustrait par le manque d’eau potable même dégueulasse, gueulé, ravalé ma boule dans la gorge, compté combien il faut de traitements anti palu, de bandes plâtrées, de boites de sutures, de kits viols, de seringues de 5 mL par jour et pour trop de monde pour le centre de santé, eu un peu trop peur quand un jour une balle perdue s’est logée dans la carrosserie de l’ambulance et pleuré aussi un peu quand j’avais cinq minutes ou et plus de cigarettes.

On a quand-même réussi à installer un centre de santé sous tentes. Il y a environ 200 à 250 consultations par jour, des transferts de blessés ou autres urgences vers l’hôpital, ça commence à bien fonctionner. Et en toute honnêteté pas trop trop politiquement correcte, c’est un un peu plus motivant que le boulot habituel. Ça part de neuf, pas encore de vieilles histoires de trucs qui ne marchent pas ou chroniquement pénibles à gérer. Ce n’est pas parfait, mais les gens qui ont besoin de soins médicaux peuvent venir, on reçoit plein d’enfants, des femmes enceintes, des vieux, on arrive à peu près à les voir et à les soigner, même si c’est plein de situations compliquées. L’équipe est chouette, motivée et soudée, ça progresse. Tous les soirs on rentre rincés mais en se disant qu’on a fait de notre mieux dans ce bordel.

Mais ça coince un peu avec l’équipe du programme régulier, surtout l’équipe chirurgicale, parce que j’ai moins de temps à leur consacrer et beaucoup moins la patience d’écouter les jérémiades doléances du chirurgien, et d’absorber un peu du vase qui déborde chez ceux qui continuent à entendre ses demandes en plus de travailler dans des conditions pas évidentes. Il y aussi un travail important à faire, et refaire quotidiennement, expliquer la situation, aider à résoudre les problèmes rencontrés, tout en aidant à garder une perspective.

Non mais la perspective c’est trop facile : ici c’est la merde, c’est pour ça qu’on est là un peu , on n’a pas autant de moyens que chez nous, mais punaise par rapport à d’autres coins pourris c’est royal bordel, et on peut chercher ensemble une solution ou être frustrés ensemble.

Il y a aussi des TrucsÀRéglerAhOnVaDemanderÀSophie qui s’accumulent. Genre hop, avec ma baguette magique de la brochure de chef aux dents blanches, je vais pouvoir installer l’oxygène mural en soins intensifs, par exemple. Facile. D’ailleurs, l’infirmière expatriée, qui très fort dans ma tête s’appelle MissCulpabilité, me rappelle chaque soir quel patient (de préférence enfant mignon aux longs cils et grands yeux doux) est mort, encore une fois on aurait eu de l’oxygène ça ne serait pas arrivé hein, ça serait bien d’avoir de l’oxygène pour davantage de patients, de l’oxygène mural (même pour les adultes sans cils ou yeux doux NDLR), on leur met un masque  ou des lunettes et hop.

Voilà, hop, non mais trop facile quand on y pense.

Et ça va recommencer demain, ou la semaine prochaine, et moi comme une conne je n’ai pas trouvé de solution pour l’oxygène, rapport que la seule société OxyPaysDesRêves est assez forte pour encaisser nos chèques énormes par rapport à la quantité de litres d’O2 par bouteille, déjà. Une autre option serait de commander des concentrateurs d’oxygène. Ça coute pas cher ça, un ou 2 ou 7 ou 12 concentrateurs d’O2 et ça met environ 6 mois à sortir de la douane, et ça coûte un ou 2 ou 7 ou 12 reins pour les faire sortir, et ensuite avec les roulettes tu les déplaces auprès de ton patient aux yeux doux, auprès duquel tu ne pourras pas brancher ton beau concentrateur  vu qu’il n’y a pas une, 2, 7 ou 12 prises électriques ou même de l’électricité tout court en fait.

Quand la discussion avec MissCulpabilité sur l’oxygène est terminée pour les prochaines 24 heures, on peut passer au chirurgien qui veut faire de l’ostéosynthèse au bloc plein de mouches, et qui me poursuit comme si comme par magie je pouvais remplir les étagères de Vicryl 3.0 aussi, tiens, on a besoin de Vicryl 3.0 et il n’y en a presque plus, c’est pas compliqué à comprendre ça, du Vicryl 3.0.

Non vraiment j’adore ce nouveau boulot de la brochure. J’oscille sainement entre « oh merde, ça c’est vrai faut que je trouve une solution !  option « Putain j’ai oublié ça, ça craint! » et ce qu’il reste à m’excuser que « les réfugiés dans le Nord, ouhla, c’est compliqué, non mais quand ça va rouler mieux on va trouver un rythme et un équilibre vous allez voir, promis ». Sur une échelle de gestion de ma culpabilté de 1 à 12, ça fait moins 32647 environ.

Une grande partie du coincement vient aussi du manque de temps pour expliquer la situation, les enjeux, les conditions de vie des gens dans le camp de réfugiés, pourquoi ils ont fui, l’accès à des soins médicaux qu’on met en place, pourquoi on vaccine les enfants contre la rougeole, les doutes  sur le début du choléra, entre autres. Et pourtant c’est légèrement carrément plus tripant que l’état des stocks de l’indispensable Vicryl rapide 3.0 aiguille courbe 3/8 24mm , question enjeu du droit international humanitaire, même si chacun ses passions après tout.

Donc en partie pour moins culpabiliser, en partie pour impliquer le reste de l’équipe dans ce super chouette projet enthousiasmant, et en partie pour répondre au besoin légitime d’écoute et d’échange inscrit dans mes listes de mon nouveau perfectionnisme à la con de chef, il me vient une idée de génie. Et ouais.

L’équipe est rentrée de l’hôpital et comme chaque soir a débarqué dans mon bureau et vide son sac me raconte sa journée entre bribes décousues, joies brêves, difficultés et frustrations mal digérées. Puis le retour de la vengeance du Vicryl 3.0, on te dit, de matériel qui manque, l’oxygène, il n’y avait toujours pas d’oxygène, d’incidents divers et blagues récurrentes à base de perspective de bière fraîche au bord du lac dans pas longtemps à moyen terme ou au moins dimanche peut-être. Enfin si j’arrive à finir tous ces trucs.  Ah oui, et aussi ces statistiques de daube en retard en partie parce que j’essaie vainement de les récupérer pour pouvoir moi aussi moins bosser ce weekend à les compiler.

J’inspire, j’expire discrètement en souriant et en comptant mentalement jusqu’à six. Je leur propose une courte réunion d’équipe dans la soirée. 18h45 ce n’est pas si tard, et en plus c’est l’heure légale de l’apéro.

Le chirurgien et l’anesthésiste approuvent, du moment qu’on fait la réunion au bar du bord du lac et que c’est mon tour de payer à boire. Je lance  « Très bonne idée! » dignement, c’est à dire sans sauter sur mon bureau en hurlant OUAIIIIS, rapport à ma brochure aux dents blanches et mon reste de crédibilité à préserver.  MissCulpabilité a l’air encore plus renfrogné que quand j’explique la merdasse de l’électricité, les chèques, la douane, la situation, les longs cils, je sais, j’aimerais bien aussi qu’il ne soit pas mort et que ce soit moins la merdasse tu sais.

« Ah oui mais là on est vendredi et moi j’en ai plein les bottes, la semaine est finie là, on va pas faire une réunion (15-20 minutes la réunion NDLR) (et avec une bière en regardant les hippopotames passer au loin dans le lac dans l’axe du coucher de soleil NDLR2) et il est tard là quoi et demain c’est samedi . Et pis j’ai le  DROIT à mon jour de repos, quand-même, c’est SAMEDI, et je veux enfin aller au marché. Et TES les réfugiés là, c’est bon, hein moi j’ai le droit de rentrer à la maison à un moment. »

Alors, euh, oui, et oui, et mille fois oui. Juste je pensais que ça pouvais t’intéresser, que ça pouvait t’aider à sortir la tête du service de chirurgie et de ces putains de chiottes à couille de Vicryl 3.0 en fait. Et oui, aller au marché, comprendre un peu mieux comment vivent les gens en dehors d’un lit d’hôpital c’est super important, sinon on devient très très très cons. Et oui sur ton contrat c’est marqué « volontaire », mais bon on peut en parler calmement, je sais que je ne suis pas assez disponible, je comprends et donc je vais fermer ma gueule, finir les stats pour avant hier de la semaine dernière et aller me torcher moucher avec ma brochure à la con, ou aller boire ma bière avec mes pompes trop grandes une autre fois avec toi.

6 réflexions sur “18h45

  1. LittleMay dit :

    Comme quoi, plus on donne, plus on accepte de se donner, plus ce qu’on ne peut pas / pas encore donner nous revient dans la face et nous fait culpabiliser. Pour un travailleur lambda, c’est pas bien grave et je dirais, il à qu’à apprendre à se contrôler. Parce que pour un travailleur lambda, c’est pas une question de vie ou de mort. Je n’arrive même pas à comprendre où tu trouves les ressources pour y aller toujours, même en pestant, même en pleurant. Je ne te ferais pas l’outrage de te qualifier de sainte ou d’héroïne, mais quand même, zut, t’es un poil plus qu’humaine quand même. Ou alors, refile-nous ton virus, ça fera du bien au Monde.
    Des bises, des hugs, des pensées solidaires à garder dans un coin pour les moments trop seuls, trop moches, trop sans espoir.

  2. niniefraise dit :

    A chaque fois tu me retournes les bide, comme si on me giflait avec avec un fouet.
    Je m’incline quand je lis tes histoires de ces pays tout là bas, je comprends pas comment on a pût laisser de telles inégalités s’installer et laisser tant de gens de la mouise, non vraiment je comprends pas. Et je ne comprends pas non plus comment avec tout ça tu n’as pas pété un câble avec une telle pression sur les épaules.
    Je t’admire, sincèrement.

    • SophieSF dit :

      moi non plus je comprends toujours pas, ça t’aide pas! La pression en fait ça dépend des moments, parfois on prend bien les choses, parfois non:) Merci d’avoir lu et pour ton commentaire:)

  3. docmam dit :

    Merci d’écrire ça, pour qu’on se rende vraiment compte de l’envers du décor…
    Parce que les images, ça reste les chirurgiens qui sauvent des vies sans matériel mais avec leurs tripes et la lueurs d’une bougie, des enfants dénutris avec des mouches dans les yeux et Dr Carter au Darfour quoi.

    Mais personne ne montre jamais au delà du soin la gestion de tout ça, la galère de coordonner etc. C’est intéressant +++.

    Et l’espère que tu as pu prendre ta bière au bord du lac, j’ai le souvenir dans des conditions bien moins difficile d’un coucher de soleil sur le lac avec les hippo… ça apporte un brin de sérénité dans tout ça. :-)

    • SophieSF dit :

      Oui j’ai pris ma bière, si ça s’trouve ce soir là j’en ai bu 2, je sais plus;) Ça fait voir encore plus d’hippo, et c’était un très très beau coin en effet:)

      Non mais oui, en fait, on sait jamais trop d’où peuvent venir les galères, c’est aussi ça qui est intéressant, …ou très chiant. Il y a des trucs « classiques » de gestion d’équipe, mais quand tu es prise dedans et que tu as zéro recul c’est pas toujours évident de se sentir efficace.
      Ah et les mouches toussa bon, mais DrCarter je l’ai raté, hey remboursez!

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