Les savates, les questions et la perspective (2)

(Le premier épisode est ici )

Le MacumbaPourri a laissé place à d’autres bruits d’hôtel de passe. On rigole jaune foncé en espérant fort que le PèreBernard a l’endormissement rapide puis le sommeil très lourd. À chaque cri d’autre nature, de porte qui claque ou de tirs de Kalashnikov lointains on peut vérifier que notre réaction de sursaut post-à-force-de-vivre-ici est toujours bien au point.

Pour avoir moins peur de s’endormir tout de suite ici, on travaille, fume et discute tard. Ça aide aussi à éviter de penser que ce lieu ferait une cible nocturne parfaite pour n’importe quel groupe armé voulant en découdre. Même SuperCoordinatrice avec toutes ses années d’expérience trouve que ça craint, ça rassure à mort. On se répartit le travail d’évaluation de l’hôpital de demain tout à l’heure, on discute de ce qu’on risque de trouver, n’importe quoi entre personne à soigner et être complètement débordées par la situation. La planification en milieu hostile un peu.

L’aube se lève, surtout ne pas penser qu’au retour on va de nouveau dormir ici. On sort de nos matelas moisis déjà habillées, on attrape nos sacs déjà faits . Le chauffeur et le PèreBernard sont attablés devant pain éponge, margarine brillante, Nescafé tiède au Nido et bananes. Le patron est content de nous voir, ça doit le changer d’avoir des clients qui paient pour la nuit, ou et qui paient tout court. Le PèreBernard devant notre air gêné explique qu’il a bien dormi grâce au coton dans ses oreilles, ouf.

On appelle GrandChef, ses contacts ont dit qu’on pouvait aller à CoinPlusPourri sans danger. Le chauffeur vérifie la voiture pendant qu’on se brosse les dents dans le caniveau sous l’oeil hilare d’une petite troupe de mômes du coin. On démarre  pour aller rencontrer le commandant en chef des militaires dans ses quartiers à la sortie de la ville. Il sourit en nous voyant arriver, comme un léger air crétinopaternaliste dans son« Mesdemoiselles la route est glissante, surtout avec les dernières pluies, soyez prudentes! ». On lui redit « Ta gueule non mais merci beaucoup c’est bon  ducon mon Commandant on a le PèreBernard avec nous et vous savez bien qu’on n’est pas exactement venu chercher l’état des routes ou la météo. » D’un air important il nous donne le feu vert, tout est sous contrôle dans sa circonscription et au-delà et d’abord il n’y a pas la guerre puisqu’il assure la sécurité partout. Parfait.

Route. Trous grands comme des baignoires à vaches. Boue. Checkpoints. Cigarettes. Palabres. Racket. Chef. Menaces. Inspiration profonde mais discrète. Vingtième explication. Autorisations. Tampon. Jamais compris comment un tampon encreur rouge automatique avec la date d’aujourd’hui était arrivé jusqu’ici, la super question du quart d’heure. Redépart.

Personne sur la route, enfin pas de civils, personne dans les champs de bananiers. Mais où sont les gens?

Juste un gars, un instituteur, sur une espèce de trottinette en bois. On s’arrête. Il explique qu’il vient de derrière les deux collines au loin, d’un village au bord du lac, et il y a de beaucoup de nouveaux cas de choléra mais depuis le pillage il n’y a plus de Ringer Lactate pour les malades, ils ont tout pris. Alors les villageois se sont cotisés et maintenant il a tous ces petits billets froissés de un dollar, normalement ils sont vrais, et il va aller racheter des Ringer à l’hôpital et les rapporter en trottinette jusqu’au lac. Tout ça sans respirer. On se sent bien bien cons dans notre LandCruiser identifié, nos contacts radio réguliers et tout ce matériel. On pourrait l’embarquer à l’arrière. Oui mais ce n’est pas un malade ou un accompagnant, on est pas censés faire ça, prendre des inconnus sur la route.

FUCK OFF les trucs qu’on devrait faire ou pas, merde à la fin. Lui en trottinette avec ses billets à moitié photocopiés et ses tongs, les checkpoints, tout. Et nous, tranquilles, le cul dans notre 4×4 tout neuf et on ne l’embarquerait pas? Bordel de règles à la con. On discute s’engueule rapidement, et SuperCoordinatrice finit par trancher que c’est trop dangereux pour nous, et potentiellement pour lui de l’embarquer, et qu’il sera de retour avant notre retour de l’hôpital. Mouais, bon, c’est vrai que c’est compliqué, mais lui tout seul, tous les barrages et les risques qu’il prend, putain.

Il comprend (il COMPREND, bordel), il a juste besoin d’une quinzaine de litres de Ringer Lactate, pour le prochain malade qui vomirait ses sels de réhydratation orale ou serait inconscient. Si l’infirmier n’utilise pas tout ça servira à un deuxième malade dans le même cas. De toute façon, c’est tout ce qui peut tenir sur sa plateforme de trottinette. On l’aide à attacher son chargement, lui rend ses billets, il insiste, mais non. En discutant avec lui il veut bien aussi emporter des savons, des gants, une boite de sels de réhydratation orale et des pastilles de chlore pour traiter l’eau et les seaux des malades. On lui griffonne des protocoles d’utilisation du chlore avec les différentes dilutions. D’après ce qu’il dit, l’infirmier a l’air plutôt au point pour traiter le choléra dans son village. On remballe donc notre égo de sauveur providentiel et on lui donne nos numéros de portable, note le sien et celui de l’infirmier. On lui explique qu’on va discuter avec GrandChef et voir si au retour on peut faire un crochet pour les aider. On lui signe un formulaire de donation, espérant que ça l’aide  passer aux contrôles sans tout se faire voler. Il nous remercie les larmes aux yeux (mais pourquoi on ne l’emmène pas bordel?) et il part avec son chargement. On repart.

Pendant la dernière heure de route on essaie de régler les derniers détails. SuperCoordinatrice me redit qu’on risque de voir plein de choses sans trop pouvoir faire grand chose, qu’on va rester ensemble le plus possible. Le chauffeur va faire le traducteur si on ne trouve pas le médecin directeur et les infirmiers de l’hôpital. On aura moins de trois heures avant le couvre-feu fixé à 15 heures où il faudra quitter l’hôpital quoiqu’il reste à faire. Le PèreBernard ira demander un hébergement pour nous dans l’orphelinat tenu par les PetitesSoeursDeLaCharité, les MèreTheresa de CoinPlusPourri. Super, certes il y aura moins de bières mais au moins ça sera moins crasseux, et la vie nocturne plus silencieuse pieuse.

L’Hôpital Général de COINPLUSPOURRI vous souhaite la BIENVENUE!

Ministère de la Santé, de la Famille, du Bien-Être et du Progrès Social, Province du MerdierIntégral

Visites des familles tous les jours de 11 heures à 13 heures

Passer par le bureau de Monsieur Le Trésorier Général avant TOUTE ADMISSION

On entre dans la cour déserte de l’hôpital. Ça pue vraiment. On trouve le clerc du trésorier. C’est lui qui reçoit les patients à leur arrivée pour leur faire payer un forfait correspondant au premier jour de leurs soins. Même en urgence, tout le monde doit payer au minimum une tubulure de perfusion, un cathéter veineux, des pansements en cas de plaie, un forfait d’une trentaine d’euros pour une césarienne, sinon pas d’admission. Genre retourne mourir ailleurs, espèce de pauvre qui compromet le développement du système de santé alors que tout pourrait fonctionner tellement bien dans ce pays si tu payais, fais un effort quoi. Il y a bien un cahier pour inscrire les indigents et les dispenser de paiement, mais on ne comprend rien aux critères. Cherchons plutôt le médecin directeur ou un infirmier, sinon on va se fâcher dès les premières minutes de la visite.

On commence par la salle des urgences. Enfin c’est ce qui est écrit sur la porte, mais il n’y a plus rien d’urgent. Un vieux monsieur qui respire fort et lentement avec des râles, une femme avec son enfant de 3-4 ans plein d’oedèmes,  un corps recouvert avec une vielle couverture du HCR et une vieille dame qui pleure à côté en se balançant en silence. Pas de blouse blanche, pas de soins en cours. Même pas un chariot de soins en bazar qui traine. Dans un coin, des militaires qui entourent un de leurs gars allongé, la tête toute emballée dans un gros bandage sauf un oeil. On les salue et leur propose de l’aide, ils disent juste qu’ils attendent leur camion qui l’emmenera jusqu’à la capitale de la province pour qu’il puisse y être opéré.

Mais où sont les infirmiers, et c’est quoi cette odeur?

Dans le couloir on croise une infirmière qui ajuste sa blouse. Elle vient d’arriver. Elle s’appelle Félicité, elle ne vient presque plus mais a entendu qu’on arrivait et elle veut bien nous aider. On explique pourquoi on est là. Elle roule des gros yeux. Elle a peur, en fait. Pas de nous, peur pour elle. En discutant rapidement, elle nous propose de nous parler à l’écart. On s’enferme dans un petit bureau de soins rempli de cahiers, déchets, ampoules vides.

Les autres infirmiers ont fui. Elle vient quand elle peut, mais il n’y a plus beaucoup de médicaments et les malades ne viennent presque plus. Et ceux qui viennent demandent des soins qu’elle ne peut pas faire sans matériel, la harcèlent, le médecin directeur ne vient plus. Alors elle se débrouille, accueille les palu graves et commence des perfusions de quinine, perfuse les enfants trop déshydratés, mais des malades disparaissent la nuit sans finir leur traitement. Elle est seule, avec un travailleur qui vient l’aider à nettoyer parfois et qui s’occupe de la morgue. D’ailleurs à cause du manque d’électricité la réfrigération de la morgue ne fonctionne plus, si on pouvait y jeter un coup d’oeil pendant qu’on y est. On lui explique qu’on va noter tout ça, et en discuter avec notre chef, et si tout le monde tombe d’accord et que certaines conditions sont réunies, on reviendra avec une équipe pour commencer à travailler dans l’hôpital.

Elle accepte de faire le tour de l’hôpital avec nous. Il nous reste deux heures avant de rejoindre le PèreBernard pour passer la soirée et la nuit chez les soeurs. Pour faire une première évaluation plus rapide, SuperCoordinatrice commence avec le chauffeur par les urgences, le bloc opératoire, la salle commune d’hospitalisation hommes, la pédiatrie et les lits de nutrition.

Félicité et moi commençons par la maternité. Seulement trois patientes dans la salle d’hospitalisation des femmes, dont une femme enceinte dans le coma, avec sa perfusion de quinine mais sans glucosé. La voisine a l’air d’avoir 14 ans et vient pour une fistule, seule. La troisième gémit allongée, elle a la bouche très tuméfiée. Félicité la secoue et l’interroge, elle répond qu’elle a été violée et tabassée à coups de crosse il y a quatre jours quand ils sont venus attaquer son village . Je vais chercher du G10% pour la femme avec son palu et un antalgique et des compresses pour la dernière, on reviendra la voir à la fin du tour quand j’aurais trouvé un endroit un peu plus adapté pour la voir. On continue, Félicité me montre la morgue, j’aurais préféré ne pas voir aussi ces savates empilées , d’ailleurs il y a comme des tâches lumineuses à la place de certaines images dans mes yeux.

Je propose de vite passer à la salle d’accouchement et d’accueil des urgences gynécologiques. La porte a été ôtée un jour,personne ne sait où elle est passée. On entre dans la grande pièce dont les parties sont séparées par des rideaux crasseux et un paravent. Une femme s’agite sur la table d’accouchement. Félicité l’interroge, elle dit qu’elle est en travail depuis 48 heures. Elle est dyspnéique, exsangue, elle saigne beaucoup, elle a l’air à terme. Je vais chercher le carton de matériel dans la voiture, j’essaie de faire taire la voix dans ma tête qui hurle « merdemerdemerdemerde« . Je n’arrive pas à respirer profondément pour me calmer à cause de cette odeur. J’essaie de me trouver trop forte d’avoir identité le carton en écrivant dessus « Urgences pour Sophie » au marqueur en gros.

Je reviens auprès de la femme. Félicité cherche une veine, elle a 8/4 de tension, un pouls trop rapide pour compter. Il n’y a plus de bruits du coeur foetal à l’auscultation, et surtout en palpant le foetus semble bien à terme, juste sous la peau. Elle a une rupture utérine. Je finis de l’examiner, je fais plein de trucs inutiles pour ne pas me sentir trop conne là tout de suite. Ses urines sont du sang pur dans la poche, elle perd des gros caillots. Félicité a réussi à poser la perfusion et on commence le remplissage qui ne va servir à rien puisque personne ne va pouvoir faire la laparotomie qui extrairait le foetus et arrêterait le saignement dans son péritoine, et elle ne pourra avoir ni bilan biologique ni transfusion ni surveillance appropriée.

D’ailleurs je me demande s’il faut vraiment la remplir ou pas, si ça ne va pas aggraver la situation plus vite. Plus débile et sans réponse, ça ne doit pas exister souvent comme question. Elle a mal, s’agite, se tord de douleur. Je sors expliquer à sa mère la situation. Et comment je suis censée expliquer ça, hein, qu’on ne va rien pouvoir faire, alors que je suis en train de faire plein de choses à ses yeux? SuperCoordinatrice arrive pour prendre de nos nouvelles, voit la femme et demande d’un air joyeux :

– « Oh, chouette, elle va accoucher? »

– « Non, elle a une rupture utérine, il n’y a personne dans le bloc, c’est ça ? « 

-« Euh non, ça, personne personne… mais… son bébé est né? Il est où? »

-« Non, mort in utero. Elle…ne va pas accoucher, là, elle va mourir, plutôt, je …sais pas quand. …peut-être on peut lui faire une morphine? »

-« …c’est toi qui sait, mais… « 

-« …mais quoi? Et on est censées faire quoi d’autre? Putain, on peut pas la transférer ailleurs, on peut rien faire ici, il n’y a personne au bloc, pas de matos, elle va…en plus dans une heure et quart on doit être parties ! « 

– « D’accord, je vais chercher une ampoule, on va la diluer et faire une titration. »

Quelques minutes plus tard, elle est plus calme. Je ralentis sa perfusion parce que je ne sais pas quoi faire d’autre.

Derrière le rideau il y a une autre femme, somnolente. Elle a une forte fièvre, frissonne. On fait un test rapide pour le paludisme à p.falciparum qui est positif. Félicité la perfuse, débute la quinine. À l’auscultation il n’y a plus non plus de bruits du coeur foetal. Le travailleur la brancarde pour l’installer dans la salle commune. Il installe aussi dans un lit la femme avec la rupture utérine pour que je puisse recevoir les femmes violées qui attendent sur le banc.

Deux sont dans les délais pour recevoir une prophylaxie post exposition et une contraception d’urgence. On leur explique les antirétroviraux, le traitement, le risque de grossesse. Avec Félicité on recueille rapidement leur histoire, puis on leur donne en rang d’oignon, chacune leur tour, leurs antibiotiques de la prophylaxie anti-IST. Une d’entre elles a été violée de multiples fois il y a plusieurs semaines, elle a un retard de règles et son test urinaire de grossesse est positif. Aucune d’entre elles n’a un endroit sûr pour passer la nuit, je leur propose un lit dans la salle commune des femmes, elles vont réfléchir. Je note dans mon cahier de voir avec les PetitesSoeursDeLaCharité si elles pourraient les héberger, au moins pour quelques jours. Félicité raconte que des femmes violées se présentent tous les jours à l’hôpital, et le plus souvent il y en a davantage que des palu graves. Vu qu’on ne retrouve pas le registre des entrantes, ça va être suffisant comme recueil épidémiologique pour aujourd’hui.

Dans mon cahier,  je fais aussi un plan détaillé et soigné de la salle d’accouchement et prends des notes. Une jolie image vaut mille mots :

Comme j’écris relativement mal, avec des acronymes et des symboles, petit glossaire :

– : femme.

– Acct : accouchement.

– Bordel ++++ : un tas de médicaments et matériel jetés en vrac dans un vieux carton, emballages douteux mélangés, sans étiquette ou vérification des dates de péremption depuis 1992 environ, enfin il y a surtout des comprimés vitamines B1-B6 qui n’ont rien à faire là. Voir aussi +++ à +++++

– César : césarienne.

– Csº : consultation.

– Explo : mission exploratoire.

– HS : hors service, c’est cassé. Cassé ++++, même.

– γ : grossesse, femme enceinte, 2 γ désigne ici deux femmes enceintes.

– MDCM : médicaments, enfin au milieu du désordre il y en avait quelques-uns sûrement.

– Mesures de la pièce : j’ai oublié de les noter, en effet. Elles étaient pourtant très précises en nombre de grands pas et tout. D’ailleurs le dessin aurait dû dépasser de la page si on veut aussi que le titre corresponde au dessin et à une vague échelle. J’ai dessiné des roulettes vraiment jolies au brancard, pour compenser. HA.

– MFIU : mort foetale in utero.

– NNé : nouveau-né

– +++ à +++++ : de vraiment beaucoup à super important et/ou emmerdant, exemple « bordel +++ », « non +++ », « déchets +++ passés par la fenêtre », « à voir ++++ », « problème +++++ ».

– Pb : problème, voir aussi +++ à +++++.

– ? : même pas en rêve j’ai compris 2 heures jours semaines plus tard pourquoi, quoi, comment, ou qui, et il n’y a plus de place sur la ligne.

– Réa NNé : table de réanimation du nouveau-né.

– RH : ressources humaines.

– SA : semaines d’aménorrhée, nombre de semaines écoulées depuis le 1er jour des dernières règles normales.

– ttt IV : traitement intraveineux.

– VVS : victimes de violence sexuelle, ici femmes violées, qui attendent  sur le banc des femmes pour être vues.

On passe voir la femme avec la rupture utérine en partant, elle somnole, saigne un peu moins. Son abdomen est beaucoup plus volumineux à cause des caillots qui s’y sont formés. On explique de nouveau à sa garde-malade que sa situation est grave. Je me demande bien à quel moment ses troubles de coagulation ou son choc hémorragique vont être si sévères que ça sera vite terminé. SuperCoordinatrice fait une attelle plâtrée au bras de la femme violée-tabassée, je lui donne son traitement et des antalgiques, et on embarque dans la voiture.

On débriefe bruyamment pendant le trajet, SuperCoordinatrice me raconte le bloc, la pédiatrie en foutoir avec un taux de mortalité que même elle trouve très élevé. Je passe d’engourdie à ivre de rage frustrée en lui racontant ma dernière heure, et en lui résumant dans le désordre toutes mes questions, et pourquoi il faut partir à 15 heures de ce putain d’hôpital, mais qu’est-ce qu’on vient foutre ici bordel et Félicité avec sa morgue pleine et son frigo cassé  alors que déjà on n’arrive pas à s’occuper des vivants qui vont mourir tous seuls de toute façon, et que si ça se trouve les femmes violées vont se refaire revioler cette nuit, hein? Enfin à l’oral c’était un peu moins châtié et moins organisé comme questions.

Hop hophophophophop. Pause.

Quand on en est à râler sur la morgue en panne, quand c’est plus important que de réaliser que finalement, vu la situation, peut-être qu’on a fait au mieux dans ce chaos, on a besoin d’une perspective. Et tout d’abord d’une soirée à discuter, se laver pour enlever l’odeur âcre de mort, de crasse, de peur. Puis d’écouter chanter les enfants de l’orphelinat, qui d’accord sont un peu trop nombreux à avoir la teigne du cuir chevelu, mais ils sont tous habillés, nourris, et vivants. Et rigoler avec eux ça ferait presque autant oublier cette journée de merde niveau advanced que deux ou trois bières et autres si possible.

Parce que demain on va revenir dans cet hôpital, même qu’on va faire un début de dépistage nutritionnel à la consultation de pédiatrie parce que plein de mères seront venues nous voir et que ça va servir à quelque chose. Parce qu’on va finir proprement notre évaluation, qu’on finira par parler au médecin directeur et que ses données épidémiologiques confirment les nôtres.

Certes la femme avec la rupture utérine est morte. Certes le lendemain il y avait plusieurs blessés par balles et avec des éclats de grenade qu’on n’a pas pu emmener.Et encore plusieurs femmes enceintes, et encore davantage de femmes violées. Certes on n’aura finalement pas rendu service à beaucoup de patients faute de temps et de moyens.

Mais en discutant ensemble avec GrandChef, ça devient presque une évidence maintenant que cet hôpital va certainement accueillir le plus rapidement possible un vrai gros programme de soins hospitaliers, avec chirurgie, maternité, pédiatrie, centre nutritionnel, soins pour les femmes violées, consultations dans les villages alentours et références vers l’hôpital, si la situation le permet.

Mais aussi parce qu’au retour on va passer au VillageDuCholéra et que l’instituteur avait bien tout livré, que l’infirmier a bien géré et qu’on lui enverra une équipe et du matériel pour l’aider à monter un vrai centre de traitement du choléra dans les règles de l’art.

Et que ça valait la peine, avec 10 ans de recul, de venir voir, même si c’était moche, même si ce n’est pas gagné que ça fonctionnera une semaine, un mois, un an sans incident.

Même et surtout si ça hurlait de toutes les voix dans ma tête, celles qui d’habitude crient « merdemerdemerdemerdemerde » que cette fois il fallait aussi rentrer un peu plus longtemps chez nous. Pour la perspective. Pas celle qui est facile, genre le b.a.ba de la perspective : c’est un petit poil plus grave dans la classification des mésaventures humaines de mourir d’une rupture utérine toute seule que de manquer de piles dans la télécommande de ta chambre d’hôpital, par exemple.

Au delà du cliché et raccourci , il y a des moments où c’est trop bon de consoler des peines consolables, et de continuer à réaliser qu’il y a aussi chez nous des peines inconsolables. J’ai aussi besoin de poser un capteur de bruits du coeur foetal et qu’il y en ait, des bruits du coeur foetal, la plus grande partie du temps. J’ai besoin que ma tête hurle « merdemerdemerdemerde » et  que le bloc opératoire soit là, prêt, éclairé, avec tout le matériel et tout le monde nécessaire dedans, accourus parce que leur bip a sonné et depuis leur tête aussi à l’intérieur crie « merdemerdemerdemerde« , jusqu’à ce qu’elle se taise, parce que ce n’est pas passé loin. J’ai besoin d’éponger des émotions et que ça soit un peu plus souvent utile que ça ne me ronge. En fait j’ai besoin de retrouver la perspective de la vie de chez nous pour réaliser de nouveau à quel point la vie est anormale là-bas ou dans un autre PaysDesRêves, quand j’aurais hâte d’y retourner.

18 réflexions sur “Les savates, les questions et la perspective (2)

  1. sara GREGOIRE dit :

    lecture difficile, alors le vivre… je voudrai pouvoir vous envoyer tout le Courage, l’Amour, l’Espoir que j’ai en vous… après avoir lu ça, je me demande dans quelle mesure je fais ma part, ou bien c’est vous qui faites les parts de centaines (milliers?) de petits français qui vivent dans leur confort et stressent pour des conneries?
    merci de faire ma part, et celle de tant d’autres… ce « merci » ne suffit pas, j’en ai conscience…
    prenez soin de vous, ressourcez-vous, et si besoin, laissez à d’autres… mais peut-on « laisser à d’autres » une fois qu’on a vécu tout cela? je vous le souhaite…
    je ne sais pas quoi dire. Je crois que tout ce que je voudrai dire n’existe pas en mots.
    Merci…

    • SophieSF dit :

      Oui ça paraît égoïste mais en fait c’est indispensable de prendre soin de soi pour pouvoir travailler dans ce genre de contexte… Et oui on peut laisser à d’autres, ça fait beaucoup de nostalgie par contre!

  2. Félicie dit :

    Ça fait un moment que j’essaie de trouver un commentaire à la hauteur mais j’y arriverai pas je crois … Alors juste un gros merci pour ce témoignage !

  3. le dinosaurel dit :

    Je l’attendais cette suite… Faut-il que je sois con pour attendre avec autant d’impatience de me prendre une claque en pleine gueule!
    Je trouve ta conclusion très intéressante… Elle me fait me poser des questions sur ma propre pratique professionnelle: quand je sature de mes gosses à problèmes divers et variés faudrait-il pouvoir aller faire un tour du côté des gosses sans véritable problème (autre qu’une crise d’ado, aussi carabinée soit-elle) pour ensuite mieux revenir auprès de mes gamins cabossés par la vie et est-ce qu’ainsi je leur serais plus utile?
    Un double merci donc, un premier pour avoir écrit la suite tant attendue, et un deuxième pour m’avoir ouvert un espace de réflexion supplémentaire.

  4. le dinosaure dit :

    Je l’attendais cette suite… Faut-il que je sois con pour attendre avec autant d’impatience de me prendre une claque en pleine gueule!
    Sinon, je trouve ta conclusion très intéressante… Elle me fait me poser des questions sur ma propre pratique professionnelle: quand je sature de mes gosses à problèmes divers et variés faudrait-il pouvoir aller faire un tour du côté des gosses sans véritable problème (autre qu’une crise d’ado, aussi carabinée soit-elle) pour ensuite mieux revenir auprès de mes gamins cabossés par la vie et est-ce qu’ainsi je leur serais plus utile?
    Un double merci donc, un premier pour avoir écrit la suite tant attendue, et un deuxième pour m’avoir ouvert un espace de réflexion supplémentaire.

  5. Pergent dit :

    ouh! ouh! en effet dur d’écrire un commentaire après tout ça! un grand coup de chapeau pour tout ce courage, pour tout ce que vous faites et que vous nous décrivez si bien!…et un grand merci de nous aider à relativiser nos petits problèmes! et dire que des « coinspourris » il y en a plein dans certaines parties du monde et que l’occident, non seulement les ignore mais souvent les aggrave! Oui, ressourcez vous le plus possible!

    • SophieSF dit :

      De rien, j’ai beaucoup hésité avant d’écrire ces épisodes, peur d’écrire des choses qui ne s’écrivent pas, mais en fait ça fait partie d’évacuer tout ça de mon cerveau, ça aide aussi:)

  6. tourmalyne dit :

    Ce que tu écris. Vraiment. ça me scotch à chaque fois. ça remue l’âme.
    Et à la fin, là…j’ai juste envie de te serrer virtuellement dans mes bras et de te dire que je te trouve formidablement courageuse. Et que même si ce que tu racontes, ça dégoute un peu de l’humanité. Le fait que des gens comme toi existent, ça rassure.

  7. Fanny dit :

    Mieux qu’un reporter de guerre vous nous faites comprendre votre métier sur le terrain (et toute l’organisation et les obstacles à dépasser au préalable pour l’exercer) et à quel point il faut avoir un mental d ‘ acier pour affronter l’ injustice et l’ inhumain. Vous pouvez être vraiment fière de vous.

    • SophieSF dit :

      C’est vrai que c’est demandant mentalement, mais je crois honnêtement que c’est ce que ferait toute personne devant la même situation, sauf gros égoïsme pathologique:) Merci d’avoir lu et pour ton commentaire

  8. JuliaCS dit :

    J’adore votre blog, c’est très agréable de vous lire :).

  9. Quand je te lis Sophie, je me dis vraiment qu’il faut que je me casse de nouveau en mission. Parce que même si c’est plein de galère, au final ce sont des galères qui velent la peine. On se sent bien trop souvent impuissant, même dans notre cher Hexagone…

    http://etlaviecontinue.centerblog.net/

  10. myriam SF dit :

    Sacre temoignage …necessaire ;ne peut m’empecher de penser à « equation africaine » de Y .Khadra …

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