Les savates, les questions et la perspective (1)

Souvent on me demande comment après le retour je prends les demandes, plaintes, ralages, de mes patientes, des familles, de l’entourage personnel ou professionnel et est-ce que tout cela ne serait pas un peu insignifiant par rapport aux horreurs du monde et tout.

Alors :

a. et bin ça va, c’est normal de râler ça fait partie de notre héritage culturel commun et nous nous sommes tellement battus pour être tous égaux et heureux. Ah non pardon, merde, raté.

b. ça dépend si j’ai dormi ou si j’aurais pas du reprendre des frites, et parfois des deux.

c. à chaque fois que j’explique cette histoire de perspective que tu as vu dans le titre, ça rate alors bon j’ai moyennement confiance dans ce billet en au moins deux épisodes, et du coup au cas où ça rate encore c’était bien de faire un résumé clair, voyez-vous?

Un village. Des maisons dont la carcasse fume encore. Des gamelles renversées. Un vieux matelas. Trois savates. Chacune différente de l’autre.

Beaucoup plus de cadavres que de savates sur le bas-côté et un au milieu de la route.

Je ne sais pas encore si on peut l’éviter alors je descendrais bien de la voiture, si seulement ça pouvait être une bonne idée. Vu la tête du chauffeur qui crie silencieusement « ah non tu vas pas descendre là, non, enfin moi je m’arrête pas hein, tu vas pas descendre je te dis », finalement on fait un détour. Je ne sais pas comment ils sont morts, la question con dont la réponse ne changerait rien. SuperCoordinatrice dit que plusieurs ont des plaies profondes. Elle a davantage l’habitude, je n’ai pas envie d’en savoir davantage.

Les portes de l’école grandes ouvertes, aucun bruit. Juste un cahier dans une flaque et un vieux monsieur hagard qui se tient au portail. Un corps au sol, au loin, semblant celui d’un adulte. Le chauffeur salue le vieillard, c’est le grand-père d’un petit-cousin à lui. Le vieillard répond en criant sans dents le nom du président dictateur précédent en pointant vers le ciel un doigt vengeur.

Le centre de santé à la sortie du village. Personne. Des armoires renversées, une dizaine de comprimés jaunes échappés dans une flaque d’eau sale. Le lit d’examen cassé, un bureau jeté contre la mur. Les papiers au sol avec encore plusieurs savates en plastique dépareillées. Deux impacts de balles sur le mur dans une pièce, perdues j’espère, les balles.

Autre  question à la con où la réponse ne changerait pas grand chose non plus, mais on se la pose quand-même silencieusement, cherchez pas.

La cour d’attente déserte, des bancs en vrac, une ou deux fiches de malades.Un registre avec rien d’écrit à part la date d’hier.

Comme scène de mauvais film bien glauque, ça serait parfait, sauf que là c’est pour de vrai, et qu’un film pareil, sans moi.

Tout le monde est parti, les patients, les infirmiers, les accompagnants. Il y a des compresses souillées de sang qui prouvent qu’il a dû y avoir des blessés reçus ici, avant le pillage. On n’est pas là pour fouiller les poubelles, on ne va pas s’attarder, déjà que ce n’était peut-être pas une très bonne idée de passer par là. Si on croise des gens d’ici sur la route, on leur demandera ce qu’il s’est passé.

Mais que fait-on là, vous demandez-vous? On est en route pour CoinPourri, enfin CoinBeaucoupPlusPourri, plutôt, et loin d’être arrivés mais un groupe de familles sur la route nous ont dit qu’ils fuyaient de ce village fantôme depuis hier. À vol d’oiseau ce n’est pas si loin de notre CoinPourriÀNous au MerdierIntégral, mais la route est difficile, très boueuse, et régulièrement fermée.

Ça fait longtemps que c’est compliqué, les différents groupes armés s’allient, se battent, se mutinent, s’entre-tuent mais sont globalement assez d’accord pour violer en masse, descendre tout ce qui bouge, piller ce qu’il reste, et quand ils s’emmerdent quand-même malgré toutes ces activités, se déplacer armés jusqu’aux yeux sur notre camion qu’ils nous « empruntent » poliment plusieurs fois par an mois. La grande classe, le logo à côté des gars armés et bourrés, la neutralité du principe humanitaire, bien profond.

Il y a quelques blessés qui viennent de temps en temps de CoinPlusPourri, et qui racontent ce qu’il s’y passerait. L’hôpital déserté par le personnel mais plein de gens, de blessés, de gosses, des femmes qui accouchent meurent toutes seules, des patients enlevés pendant la nuit. Presque tout le personnel est parti depuis la énième attaque de la ville, depuis la énième plus une riposte du coup. Ceux qui arrivent à fuir  doivent dormir dans la forêt, manger ce qu’ils trouvent pendant plusieurs jours, puis des feuilles, des racines et n’arrivent pas toujours à arriver jusqu’ici pour se faire soigner et raconter ce qu’il leur est arrivé, ou alors personne ne les croit. Si il y en a vraiment autant c’est assez étrange qu’on en voit pas tant que ça si peu. À moins que. Putain.

Alors on a discuté, rediscuté, et on va aller voir quand il y aura une accalmie. SuperCoordinatrice et moi allons partir en exploration. C’est comme ça que ça s’appelle, pour vos dîners mondains. Enfin si vous y êtes toujours invités, à force de raconter des horreurs aussi ne venez pas vous plaindre.

On prépare une voiture, nos affaires, de quoi recueillir des données, du matériel de pansements, un carton de médicaments de base, des kits viols, des guide lines, des fichiers dans notre ordi, le téléphone sattellite, des batteries de rechange, de l’argent liquide, du matériel d’identification, une malle d’urgence, des panneaux solaires, des gilets, un carton de bouffe, des cartons de Ringer, du savon, des nouilles instantanées, des biscuits énergétiques, des bananes, du papier toilette, un filtre à eau, des bidons, des pastilles de chlore et départ prévu à l’aube demain matin.

SuperCoordinatrice et moi avons discuté plusieurs nuits, elle est beaucoup plus expérimentée que moi, je suis beaucoup plus sur-excitée de pouvoir participer.  La routine à CoinPourri est entre une situation très anormale et un quotidien compliqué option décourageante, pour résumer. Et  une exploration, si on trouve une situation qui le justifie, ça sert à ouvrir un nouveau programme d’urgence, et c’est la classe internationale de participer à ça, du haut de mon expérience et de mes deux missions un quart.

Il a fallu argumenter des plombes qu’on est peut-être deux filles, SuperCoordinatrice et moi, ça va aller quand-même, on va faire attention, hein papa. Non mais c’est quoi ce refrain à la con sur les faibles femmes alors qu’on n’a presque pas peur, bordel? Enfin pas tout le temps, enfin pas davantage qu’un gars. Genre le pénis qui fait gilet pare-balles intégré, tu comprends, alors qu’on sait jamais si ça se trouve on pourrait avoir nos règles ou pire, se casser un ongle, dieu du ciel. L’avantage du refrain  « nan mais avant y avait pas de filles c’était mieux avant, maintenant y a des filles c’est chiant » c’est que ça rend tellement fumasse que ça fait passer l’inquiétude au second plan, c’est très sain comme fonctionnement.

On discute avec le chauffeur qui est originaire de CoinPlusPourri, et au fil de la discussion on décide d’emmener le PèreBernard avec nous. Parce que lui au moins il a un chromosome Y et un pénis, enfin sûrement, hahaha qu’il est au PaysDesRêves depuis 30 ans, et certes l’idée de sa présence c’est d’évangéliser ce coin du PaysDesRêves mais il est très bien intégré dans la population, respecté jusqu’ici et il a plein de contacts. S’il y a bien un dernier gars à se faire descendre par ces tarés de tous bords relativement imprévisibles, ce serait lui, en résumé. On part pour environ quatre à cinq jours, sur des routes en boue avec la possibilité d’être partis plus longtemps, et lui arrive tranquille, le matin du départ, avec son sac plastique. Trois-quarts vide, le sac plastique, vu qu’il prend ce que Dieu lui offre. Tout un concept. On essaie de pas trop rigoler et on prend un peu plus de nouilles et de biscuits, on sait jamais que Dieu soit occupé ailleurs pendant qu’on patientera couchés comme des cons par terre avec le PèreBernard et ses caligae à semelles en pneu que Dieu lui a envoyé en 1987.

On ne s’attarde pas dans le village fantôme, d’abord parce que tout le monde a fui, et aussi parce qu’il faudra arriver à mi-chemin de CoinPlusPourri bien avant la nuit. La route est longue, le vieux Land Cruiser et nous rebondissons dans les nids de poule, pas tout à fait synchronisés. On s’arrête à plusieurs check-points plus ou moins officiels, tenus par des gars plus ou moins majeurs, certains sont masqués, beaucoup sont bourrés et/ou imprégnés. Le PèreBernard en connaît quelques uns et et les sermonne au passage, pendant qu’on laisse passer les troupeaux d’anges d’un air neutre-à-absent-vaguement-souriant-niais, surtout ne pas les regarder dans les yeux. D’autres réclament de l’argent, des cigarettes, de la bouffe, la voiture. Ça donne envie de gueuler « et ma culotte aussi tu voudrais pas ma culotte aussi tant que tu y es coco hein« , ce qui serait une fort mauvaise idée. Parfois un sous-sous-adjudant-chef est là, on rappelle pourquoi on vient, et que c’était d’accord avec le chef et les sous-chefs, donc bon, si ils pouvaient arrêter leurs conneries et nous laisser passer ils seraient bien gentils. Entre les check-points la route est parfois très défoncée aussi, on descend de la voiture, on marche avec de la boue jusqu’à mi-cuisse, on rigole en faisant des blagues débiles mais plus classes depuis qu’on a réalisé que le PèreBernard a aussi des oreilles, vu qu’on l’entend rigoler derrière.

On trouve un genre d’hôtel-pension crasseux. C’est plein de militaires. Dans le couloir qui ferait passer une prison vétuste pour un Club Med aux Bahamas, un gars nous hèle et sort de sa poche un chiffon contenant deux grosses pépites d’or. Dans la cour éclairée au néon qui sert de restaurant (le Club Med c’est all inclusive voyons), un militaire debout appuie négligemment son flanc sur le canon de son fusil, d’autres attablés parlent fort, avec de plus en plus de bières et de moins en moins de consonnes. Des filles boivent un coca au bar en attendant bravement la suite de la soirée des gars aux voyelles. Les brochettes de chèvre arrivent,le PèreBernard dit une prière, on sourit en trinquant avec lui. On débriefe de cette journée, on discute aussi avec le patron pas trop à l’aise pour parler de l’attaque du village brulé là, mais il nous donne le numéro d’un gars qui sait et qui connait un oncle de notre chauffeur, RadioCousins quoi.

Une chambre de filles pour SuperCoordinatrice et moi, une chambre de gars pour le PèreBernard et ChouetteChauffeur. En fait j’aurais bien chambre mixte mais on n’a pas réussi à trancher si c’était acceptable ou pas, fait suer. On ferme la porte supersécurisée blindée à clé, on pousse un des lits devant, et une chaise. La technique anti braquage nocturne dans le trou du cul du monde en guerre à base de lit en bois devant une porte en contreplaqué de 12 mm et une serrure de placard à gâteaux.

On installe les matelas des lits par terre pour s’éloigner de la fenêtre, en se demandant combien ils contiennent de punaises de lit. La question con dont la réponse ne va encore rien changer. On se dit que vu la crasse du coin lavabo bidet (mondieumondieu) sans eau courante, se laver les pieds au pichet pour oter la boue et se brosser les dents en apnée devrait largement suffire vu qu’on est pas sales. La cour du restaurant s’est transformée en Macumba avec une seule piste en boucle sur un lecteur de cassettes à piles qui crache une version locale de ça juste sous nos fenêtres.

On prend une batterie d’ordi portable pour vite écrire un compte rendu, les contacts, le plan de demain. En écrivant on réalise qu’aujourd’hui on n’a pas croisé un seul blessé et à part un gars louche à un check-point qui avait mal au pied et à qui on a donné deux comprimés de paracétamol pour qu’il se taise passer et des morts, on n’a pas vu grand chose de réparable. Et que demain en arrivant à CoinPlusPourri ça serait pas mal de croiser enfin des vrais gens encore vivants ou même des blessés ou des femmes violées à l’hôpital, histoire que ça serve à quelque chose si on meurt cette nuit de venir jusqu’ici.

15 réflexions sur “Les savates, les questions et la perspective (1)

  1. le dinosaure dit :

    Non mais je veux la suite moi!
    Bordel, on n’a pas idée de faire des trucs en deux épisodes!
    Allez, s’t’plaît, tu nous écris vite la suite hein?!

  2. pillowlava dit :

    rhaaaa suspeeeens … la suite ! la suite !

  3. Pergent dit :

    oui! la suite! et encore une fois, coup de chapeau pour ces récits!

  4. Ninie dit :

    Toujours tellement bien écrit qu’on se prend un claque. La suite, vite :)

  5. Ellis Lynen dit :

    Juste « OMG ». On a beau savoir avant de lire que c’est pas une balade de santé, on se fait surprendre à chaque fois à se faire pipi dessus alors qu’on est devant l’ordi sous la couette. J’attends aussi la suite, bien évidemment… – et du coup bien joué pour les 2 épisodes, ça marche bien :p –

  6. Félicie dit :

    Encore une fois, ça décoiffe ! J’attends la suite avec impatience !

  7. Je crois que j’ai déjà dit ça il y a quelques mois: on te lit comme on enlève un pansement: ça fait putain de mal, ça retourne le bide, pourtant il le faut, il le faut VRAIMENT.

  8. J’ai découvert ton blog il y a peu… et j’adore lire tes articles ! Merci

  9. fredledragon dit :

    Ce qu’il y a de bien, et ça aide, c’est que l’on sait qu’à la fin tu es vivante…
    Sinon malgré toutes ces horreurs j’ai toujours mal au pied, bizarre quand même que mon pied soit trop con pour se rendre compte de sa risible fracture d’orteil, remarque on dit toujours « bête comme ses pieds », il doit bien y avoir une raison!

    • SophieSF dit :

      oh bin non, c’est pas risible, pauvre vous, toi et ton pied! C’est casse-pied en effet, si je peux me permettre un jeu de mot pourri:) Guéris vite!

  10. faribole dit :

    je crois que les mamans d’ici qui se plaignent de nausées et d’hémorroïdes, tu dois trouver ça génial, du coup, non ? enfin… souvent ? (j’ai pris ces 2 exemples parfaitement au hasard bien sûr)
    je clique sur le lien pour découvrir la musique qu’on écoute au Macumba de PaysSuperPourri : ironie suprême ! une pub s’ouvre, un mannequin blond, de l’or,
    « Million » le parfum de paco rabanne…
    J’ai pas envie de réclamer la suite, j’ai juste envie que tout ça n’existe pas et que tu n’aies eu à gérer que des parturientes dont le souci principal serait une prise de poids ou chépas, une belle-mère…

  11. 0xymore dit :

    @le dinosaure:
    Qui a dit que c’était en deux épisodes? C’est peut-être en trois ou quatre!!!

  12. Zeb dit :

    Un plaisir de te retrouver… J’attends la suite.

  13. Allez allez, la suite ! Sinon pour reprendre un message plus haut, pour ma part qd je vomissais 10 fois/jour (pdt toute la grossesse) (et à chaque grossesse s’il vous plaît) (ne cherchez plus de pub pour la contraception je peux vous le faire en live) en effet je pensais à toutes ces femmes, dans tous ces coins pourrisdechezpourris qui vomissaient EN PLUS de tout le reste de ce qu’elles/leurs familles avaient à subir. Ca ne me rendait pas heureuse, oh non, mais ça aide à pas (trop) se plaindre en effet…

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