La préquelle et la bonne année

Ou tout ce que tu voudrais savoir sur comment ça se fait ce départ en mission. Comment une sage-femme normale légèrement plus révoltée que la collègue qui fait ses menus des 3 prochaines semaines pendant la garde moyenne, mais pas tant que ça, peut se dire que c’est le moment de penser à quitter son poste de titulaire dans une maternité classique d’un CHU banal d’une banlieue pourrie ordinaire.

Avant, ma principale victoire sur l’injustice du monde (ou pas loin quoi) se résumait a avoir été une des sages-femmes de garde la nuit du 31 décembre 1999 au 1er janvier 2000, la fameuse nuit où le monde allait basculer dans l’abysse infini. Mais si, sisisi.

Ou pire, l’ordinateur de la salle de travail ne pourrait plus imprimer les étiquettes à code barre des patientes et des nouveaux-nés. Ouhlala. 24 heures de bonheur professionnel complet où pour se préparer à l’urgence absolue, on a rempli les lavabos d’eau, le frigo du service d´improbables SoleMeunièrePuréePréVomies, les placards de bouteilles d’eau d’Evian (encore de l’eau, le désert commence en l’an 2000, on n’est jamais trop prudent) et on a doublé l’équipe de garde (bin oui, faut du monde pour écrire les étiquettes à la main, vous vous rendez pas compte du danger vous!)

Même l’administrateur de garde, si difficile à réveiller joindre en cas de problème grave, est là, avec GrandeSurveillanteChef, toute mise en plis de frais et Bic neuf en cas d’étiquette en détresse, l’adjoint au maire chargé des situations de crise avec une médaille dorée et le grand photo reporter de guerre du journal très très local, genre MaBanlieueMaVille.

Tout ce beau monde sert à ce qu’on se prenne les pieds dans leur parfum, leurs souliers vernis au milieu du couloir, leur circulaire tamponnée de sauvetage d’étiquettes, leur médaille plaquée plastique pour l’heureuse parturiente gagnante et leur appareil photo prêt à capturer le visage bouffi du premier rejeton municipal franchissant délicatement le périnée maternel après minuit.

Même pas moyen de prendre le temps de s’assoir ensemble chacun son tour pour manger une huître tiède en retard pour le réveillon, ou même de s’occuper normalement des femmes qui accouchent, ces inconscientes du péril technologique qui menace leur vie et celle de leur planche d’ étiquettes autocollantes enfant! En plus il y a la bru de la cousine de GrandeSurveillanteChef en travail, l’adjoint au maire et le photographe sont prêts à bondir pour la remise de médaille et la poignée de main à la vainqueuse parfaite. (Ouais, vainqueuse, c’est son périnée à elle, d’abord)

Heureusement, à 23h54 arrive Madame8èmePare, avec force claquements de doigts et wouawouahwouaâÂÂWowouhaAAAAAAAh on comprend que malgré son absence cumulée de droits ouverts à la sécurité sociale et de lien de parenté même par alliance avec GrandeSurveillanteChef, elle va accoucher. D’ailleurs elle m’empoigne les épaules et pousse. Je remplace mes épaules par le dossier de la chaise de la salle des urgences, pour attraper des gants et son bébé, pris dans le slip en filet qui habituellement contient une épaisse protection pour mammouth le liquide amniotique quand la poche des eaux est rompue ou les saignements du postpartum immédiat.

Il est minuit et 2 minutes, son bébé ouvre des grands yeux. Madame8èmePare s’allonge et pousse un long soupir de soulagement souriant pendant que son placenta tombe par terre. L’infirmière revient en brandissant les étiquettes du premier patient à code barre de l’an 2000, on s’embrasse en se souhaitant une bonne année et en éclatant de rire. L’an 2000, wahouh.

Les soupirs de l’autre coté de la porte de notre petite salle hors du monde sont moins soulagés. L’adjoint au maire est bien emmerdé avec sa médaille,  GrandeSurveillanteChef  a la mise en plis qui flanche et la bouche en cul de poule qui se tord, l’administrateur roule des yeux avec des reproches comptables pas assez silencieux, et le photographe se demande à quoi va ressembler la ligne de front sa couverture de MaBanlieueMa Ville avec MadameHuitièmePare, alors que ça aurait été tellement mieux avec la bru idéale DeMonCul toujours à 4cm malgré la pression extérieure.

Heureusement, parfois les gardes sont plus sereines. Non c’est une blague, enfin non, mais si. La plupart du temps, les 24h se résument à : prendre une graaaande inspiration, passer les portes battantes de la salle d’accouchement, enfiler mon pyjama rose-chiottes en scrutant le brouhaha du couloir à la recherche d’indices de ÇaVaÊtrePireQueLaDernièreFoisQuelBordel, de chercher ma collègue toute cuite, de recevoir sa transmission, plonger dans le boulot, accompagner des femmes en travail (ah non pardon, je croyais mais non encore raté), croiser ma binôme, chacune avec un bébé ou un dossier dans les bras en rigolant jaune, et terminer 24 heures plus tard avec la satisfaction de n’avoir tué personne, enfin pour l’instant, enfin j’espère putain.

Et au retour de la Lune l’hôpital, acheter cette 3ème paire de bottes prune, coûtant trois cinq fois ma prime de nuit, pour profiter de ne pas y retourner avant ma prochaine garde en mangeant des coquillettes. Même si je sais qu’en me réveillant je vais appeler les copines pour savoir si finalement personne n’est mort pour de vrai.

J’avais déjà bien pris de bons gros coups de pieds au cul à l’école de sages-femmes. La sortie du cocon familial, même ni très serré ni confortable, la découverte de l’hôpital et de la vie d’adulte, en pleine tronche. Les sages-femmes que pour rien au monde je ne voudrais devenir, même avec le dixième de leur inhumanité. Celles qu’on vouvoie, malheureuses vermicelles d’étudiantes d’élèves sages-femmes de fond de bassin, j’m’en vais vous apprendre le respect des femmes par l’exemple, surtout. Et aussi la sage-femme tellement idéale que même pas en rêve que j’y arriverai un jour.

La misère, la violence du système ou des rapports humains, rien y comprendre, à 20 ou même à 38 ans, la lourdeur de la hiérarchie, les trucs décourageants qui ne coûteraient rien à changer mais ne changeront pas, les gens bizarres plus que dysfonctionnels qui s’accrochent à leur petit pouvoir de merde comme une balane à un vieux paquebot, toutes ces personnes bien CommeIlFaut. Celles qui trouvent que certes, la mission de l’hôpital public, tout ça, on est tous égaux il paraît, mais diantre que CesGensLà puent des pieds, sans compter que qui va payer pour eux encore.

Et pourtant on était une chouette équipe soudée, et parfois presque comme une famille dans notre paquebot qui prend l’eau, avec son capitaine un peu caractériel. Il y avait même des jours où on pouvait prendre le temps de s’occuper des femmes qui accouchent.

Peut-être aussi que si l’hôpital avait été moins maltraitant, le mépris moins pesant et les gardes très différentes de celle du 31 décembre 1999 moins l’heureuse exception, si trois ans après le diplôme j’avais eu moins peur de m’aigrir déjà, si mon AmoureuxFoireux l’avait un peu franchement moins été, si mon inscription en DU de maladies tropicales avait raté, si ma mère avait arrêté avant mes 26 ans de me rappeler de ne pas sortir les cheveux mouillés, si mon remplacement en libéral avait eu un solde plus positif, si davantage de choses dans mon travail m’avaient fait triper et m’avaient donné moins l’envie de tous les planter là, et si…et si…et si finalement le plus important dans cette vie à la con c’était de ne pas avoir de regrets à 60 75 ans?

Tous ces si, et ma connaissance approfondie cumulée des regrets des septuagénaires et de la réalité du monde qui entoure mes 26 ans un quart, bien entendu, ont fini en CV et en lettre pleine de si, pour voir si de toute façon ça ne pouvait pas fonctionner.

12 réflexions sur “La préquelle et la bonne année

  1. Taothee dit :

    Toujours un délice de te lire….merci !

  2. CLG dit :

    Voilà donc une partie de la réponse à la fameuse question « Pourquoi être partie AuPaysdesRêves? ».
    Quel portrait de la maternité « made in cheznous » !
    Et je me dis que ça n’ a pas dû s’arranger depuis !

    Mon dieu, que je les hais ces spécimens qui s’accrochent « à leur petit pouvoir de merde ». C’est ces névrosés médiocres qui paralysent le dynamisme, le sens de l’initiative et la créativité des autres. A fuir, en effet.

  3. Pergent dit :

    Encore un texte formidable qui me rappelle tant de choses (je suis depuis « installée » (?) en « libéral » (c’est-à dire « salariée de la Sécu puisque ne prenant pas de dépassements) et en…haptonomie… Je vais partager ce temoignage avec mes collègues encore(et toujours) hospitalières et aussi avec des parents qui se demandent pourquoi les sages-femmes ont l’air « pressé » et enfermées dans la technologie quand ils les rencontrent à l’hôpital…et pourtant les « meilleures ne sont pas (encore?) toutes parties!

  4. LEWIK Cléemence dit :

    Je n’ai pas fait la garde du 31/12/99, mais comme je me (nous) reconnais! Bon, je suis moins extrême que toi, après avoir quitté ma maternité de BanlieuePropreBienRurale, je suis juste partie travailler en poste isolé du coté de Tahiti, enfin, presque, mais avec moins de lagon et plus de … comment le formuler aimablement… plus de « ben on est tellement loin, allez, on s’en fout, faisons n’importe quoi »… Mais c’est bien aussi! 😉Bref, nos raisonnements ont été très parallèles, même si mon CV à moi n’est parti chez MSF ou Jun autre…

  5. le dinosaure dit :

    Tout s’explique donc… :)
    Sympa de connaître le pourquoi du comment.

  6. Ann dit :

    Texte qui fait réfléchir… J’ai toujours adhérer à tout tes écrits sans jamais laisser de commentaire. Je vais entreprendre bientôt mes études de médecine (et oui le malheureux cursus actuel) pour faire sage-femme, et j’ai bien peur de ne pas me conformer non plus à la maternité que l’on a en France. J’ai toujours eu le goût de l’aventure, toujours eu envie d’aller faire de l’Humanitaire. Je n’aurais aucune hésitation si je n’avais pas un fort attachement à la famille et aux amis. N’est-ce pas difficile de partir loin de tout? Est-ce que sa ne vous manque pas de ne pas fonder de famille (du moins pour l’instant)?

  7. Alice dit :

    « Mais pourquoi accoucher à la maison? »
    C’était en 1992 (puis 95, puis 98): eh bien parce que je ne supporte pas les ordres que je ne comprends pas, parce que la maternité n’est pas une maladie, que c’est le véto qui se déplace pour les vaches et que je vaux bien une vache…

    Et que mine de rien, après coup, qd je compare avec ma sœur (1/ césarienne en urgence parce qu’on n’avait pas vérifié la largeur du bassin, péridurale qui ne « prend » pas donc anesthésie générale et allaitement foiré car ventre trop douloureux 2/ accouchement prématuré car personne n’a vu la poche fissurée) ou avec les collègues (le bébé qui pleure avec sa clavicule cassé et qu’on continue à coucher sur le côté parce que personne ne l’a vu, etc), je me dis qu’avec sage-femme, j’étais suivie bien plus sérieusement que toutes ces femmes qui m’ont fait des leçons de morale sur les dangers que j’avais pris.

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