D’habitude

Une des choses les moins de la tarte à expliquer, c’est ce qui change par rapport à d’habitude. Tout ce qu’on fait différemment de ChezNous au PaysDesRêves, par nécessité, par contrainte, par… bin, parce que tu vois, quoi, et puis c’est pas facile de…euh…

C’est presque rigolo comme ça tombe à l’eau quasiment à chaque fois. Au début je croyais que je pouvais y arriver, et plusieurs dizaines de flops majestueux plus tard, je parle de ça sur des œufs ou seulement pour répondre à une question pressante.

Pour me distraire de ma frustration, j’ai imaginé plusieurs hypothèses plus ou moins bancales.

Peut-être que ça touche à des choses très profondément enfouies chez les soignants, surtout quand ça concerne la grossesse et la naissance. On a déjà bien du mal à rendre rationnels et raisonnables les soins qui entourent le suivi de grossesse et l’accouchement ChezNous parfois souvent.

Peut-être qu´il y a trop de différences, empêchant d’imaginer le quotidien des patients, des soignants, ou des gens du PaysDesRêves.

Il y a aussi ces ImagesÀLaTélé de mères debout avec sur leur hanche un enfant décharné tétant un sein tout plat qui parait bien vide pendant que la main maternelle chasse les mouches de ses yeux.

Ou l’image bien beauf et raciste ancrée et pleine de généralisations de la FemmeÂfricaîne croisée dans un lit hospitalier. Alors que d’habitude, avec toute son âfricânité homogène , vous pensez bien, elle accouche comme chacun le sait appuyée à un baobab dans un rite immuable digne d’une photographie datant environ du temps des colonies.

Il y a aussi le cliché du super héros de l’humanitaire qui soigne, pieds nus, au péril de sa vie et à la sueur de son front, le dos courbé comme PapyKouchner sous les sacs de riz, mondieumondieu.

Flop, ça fait, du coup, d’essayer d’expliquer patiemment par bribes ce qui change dans la pratique quotidienne de la sage-femme en mission au PaysDesRêves.

Pourtant, il y a des trucs, ça devrait marcher, de les expliquer simplement, et c’est mon blog je fais ce que je veux d’après ma mère et son objectivité je suis née têtue, alors réessayons.

D’habitude, ChezNous, pour les femmes en travail qui ont besoin de recevoir de l’ocytocine pendant le travail, l’ampoule de Syntocinon sortie du réfrigérateur est diluée pour donner 50 mL de solution, puis la solution est placée dans un pousse-seringue électrique, ajusté pour un débit faible et augmenté très progressivement en fonction des contractions qui surviennent. Le rythme cardiaque fœtal et les contractions sont enregistrés en continu au moyen d’un monitoring qui les restitue sur un double tracé, pour s’assurer que l’ocytocine ne provoque ni hypertonie utérine, ni souffrance fœtale, en beaucoup résumé. Ce double tracé défile aussi sur l’écran du bureau de la sage-femme, avec les autres tracés des autres femmes en travail monitorings, rappelant étrangement la machine qui fait PIIIING et permettant de surveiller plusieurs parturientes monitorings sans don d’ubiquité.

Et surtout sans avoir besoin d’une sage-femme par femme, grands dieux non, quelle idée saugrenue, onéreuse et dépassée. Comme ça la parturiente bénéficie tellement en toute sécurité du confort moderne et de son tiers, ou quart, ou cinquième de sage-femme. L’hiver vient ChezNous, et il est prévu rude.

Au PaysDesRêves, la même situation donne :  normalement il y a une ampoule de 10 UI d’ocytocine dans l’armoire, on peut la diluer dans une poche de soluté glucosé de 500 mL et le débit sera augmenté progressivement avec la molette de la tubulure de la perfusion, pendant que je laisse ma main sur le ventre de la parturiente pour évaluer ses contractions, en écoutant le cœur fœtal juste après et entre les contractions, avec mon stéthoscope et en regardant ma montre d’un œil et le nombre de gouttes par minute de l’autre œil. Du coup pour éviter la catastrophe, il ne faudrait pas qu’il passe trop de gouttes au début hein. Mais qu’il en passe quand-même parce que cette tête mal fléchie, ce liquide très teinté, cette fièvre et ces contractions pas claires au fond de la salle pas claire non plus, mais surtout sans bloc opératoire à moins de 8 heures de route piste en tôle ondulée quand il fera jour demain, il va bien falloir que ça avance mieux. Si vous pouvez lire cette dernière phrase sans respirer, un bras demi-fléchi posé sur le ventre d’une femme enceinte à terme et en louchant (bin oui, les contractions, compter les gouttes, la montre, le cœur fœtal, un petit effort vindieu), félicitations, ce poste au PaysDesRêves vous attend! Certes ça fonctionnera mieux qu’un pousse-seringue électrique sans électricité. Et sans pousse-seringue électrique, de toute façon. Mais bonne chance pour l’hypertonie utérine à cause des gouttes en trop pas comptées, et pour la gérer en slip dans ces conditions, par exemple. D’habitude, enfin ChezNous, il y aurait eu un traitement pour l’hypertonie, de l’oxygène mural aussi et du monde et des moyens pour aider.

D’habitude ChezNous il y a des tas d’examens biologiques disponibles, qui aident au diagnostic ou à la prise en charge adéquate d’une pathologie ou d’une complication, sérieuse, au hasard. En lisant cet article qui reprend la prise en charge du paludisme grave ChezNous, ça fait remonter bien des flops à la surface. Parce qu’au PaysDesRêves il n’y aura dans l’immense majorité des cas aucun bilan disponible. Une femme enceinte va être emmenée dans un coma fébrile, on va recueillir une goutte de sang et faire un test rapide Paracheck. Deux bandes roses = paludisme à plasmodium falciparum. Je vais l’examiner et regarder ses conjonctives, voir qu’elles sont pâles et ça diagnostiquera son anémie entre « ouhla putain c’est transparent presque« , « c’est bien pale« ‘ et « boarf c’est pas si mal finalement ». Même précision pour son ictère, et pour son œdème cérébral, pour évaluer le bien-être fœtal, environ. Et pour surveiller la tolérance et l’efficacité de son traitement.

Je pourrais développer à l’infini mais même toi, lecteur adoré aguerri ça finirait par te barber. Parmi tous ces ratages, parfois, ça marche de débattre de tout ça. Surtout avec ceux qui ont gardé leur indignation intacte, en fait. Sur une espèce de détail, pourtant. Principalement, mais pas seulement, avec ceux qui sont gênés de comprendre qu’au fond ce n’est pas qu’une question de seringue électrique, de laboratoire, d’échographie, de route, de disponibilité des bonnes ressources humaines ou même d’analyse de tracés de monitoring répété à l’écran sur le bureau de la sage-femme de garde.

Ceux qui pensent, et ça les dérange dans leur éthique, que même avec des moyens, certes basiques, mais pourtant déjà coûteux et aussi au point que possible pour aujourd’hui, on continue à souvent devoir accepter de faire au PaysDesRêves une sous-médecine pour pauvres, pleine de compromis aussi contraints qu’inacceptables. Qui pourtant soigne et parfois sauve des patients. D’une toute petite fraction de la population de ces PaysPourris. Population composée d’humains comme vous et moi, pas de sous-humains, pourtant.

12 réflexions sur “D’habitude

  1. Cédric dit :

    Bonjour,
    Ouf, quelle découverte ! J’arrive sur ce blog par cet article (que j’ai mis un peu de temps à comprendre.. PaysDesRêves… Peter Pan ? Ah non !). Deux autres lectures plus loin, j’y reviens pour un merci pour ce regard qui lucidifie (ça se dit, ça ?) le nôtre.
    Et en plus, c’est très bien écrit. J’y retourne ; j’ai encore de la lecture.

  2. Félicie dit :

    C’est tellement frustrant rien que de le lire … Merci encore une fois de nous faire relativiser !

  3. SophieSF dit :

    Oui c’est très très frustrant au quotidien! Merci pour ton commentaire:)

  4. Virginie dit :

    Il n’y a rien à dire face à cela, c’est tellement choquant, anormal, incompréhensible, invivable, impitoyable… et j’en passe de préfixe « in », ce qui se passe au PaysDesRêves et ailleurs. Vous écrivez et décrivez cela tellement bien. J’ai découvert votre blog il y a peu et j’admire votre force et votre courage d’avoir supporter et tenue bon face à tout ça. Ici la vue d’un SDF nous dégoute alors la misère de là bas… Vous faites relativiser les choses sur la situation d’ici. Merci pour cette claque monumentale :)

  5. docmamz dit :

    A chaque fois que je te lis ça me remet à ma place. Non pas parce que « oh là là on va pas se plaindre chez nous alors que chez les autres oh là là les pôôovres… »

    Mais plutôt parce que trop souvent je crois savoir. Je crois que je sais comment c’est, je crois que je sais quelle est la bonne réaction à avoir, la bonne attitude, sans être ni trop héroïque, ni trop condescendante, je crois que je sais et que j’y arriverais.

    Pis en fait je crois que je ne sais pas. Et que malgré toute ma bonne volonté, si ça se trouve je réagirais comme une grosse conne qui croît savoir.

    • SophieSF dit :

      Attends, plus je réfléchis depuis ton commentaire (sisisi), plus je me dis que tu peux pas être « une conne qui croit savoir » si justement tu te poses la question, t’inquiète:)

  6. le dinosaure dit :

    ça doit faire quatre ou cinq fois que je viens relire ce post, et à chaque fois je commence un commentaire que j’efface aussitôt parce que c’est trop le bordel et que ça part dans tous les sens et que ce que j »écris n’est pas clair du tout .
    Alors, je me contente de laisser une trace de mon passage parce que bon, enfin quoi, tu vois bien…

  7. lorineb dit :

    Un moment que je n’ai pas commenté.
    J’ai envie de partager avec toi une de mes premières gifles de jeune « médecin référent de terrain » (mouarf). Un appel en plein nuit d’un médecin (du pays), en provenance d’une petite clinique, à environ 4 heures de piste de la 1ère mater « fonctionnelle ». « C’est une rupture utérine ».
    Je ne savais même pas comment c’était possible de diagnostiquer ça cliniquement. Utérus en sablier, stagnation du travail, je ne comprenais rien du tout, tout ce que je savais, c’est que j’avais des consignes pour ne pas faire circuler les véhicules la nuit.
    Le tableau ridicule du médecin absoument pas expérimenté qui doit donner une conduite à tenir à celui qui en sait mille fois plus.
    J’ai suivi les consignes. Il a dû veiller sa patiente jusqu’au petit jour, puis la transporter sur la piste en priant à chaque minute pour qu’elle ne fasse pas un choc hémorragique.
    Je m’en suis voulu des jours et des jours durant de leur avoir imposé ça, à elle comme à lui.
    Alors, oui, en effet, en terme de flop ça se pose là ces récits, mais aujourd’hui comme les autres fois tu arrives quand même à nous raconter l’indescriptible.

  8. SophieSF dit :

    Oui, voilà, c’est rempli de culpabilité, de trucs qu’on peut pas démêler, c’est très très ch**nt à vivre et tout embrouillé à raconter:)

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