6 mois, 1 sac, 20kg

Oui, un sac, parce qu’une valise ça ferait cruche, quand-même. Ou pire, touriste. Et pourtant, il n’y a pas de touristes au PaysDesRêves, ou alors perdus depuis très loin, très sourds et très aveugles.

Et 20 kg, c’est la limite de poids autorisée pour mon bagage personnel, pour ma première mission de six mois.

Ah non, pardon, en fait c’est un peu moins de 20 kg. Parce qu’il faut garder de la place et du poids pour pouvoir apporter les colis du « CasierDépart ».

Le CasierDépart est une grande pièce avec plein d’étagères et encore plus d’étiquettes : « PaysDesRêves », « PaysDesFous », « PaysQuiCraint », « UrgenceMerdier », « RéfugiésDésertTropLoin » ou encore « SéismeGalère ».

Sur les étagères, des colis. Pas trop gros. Mais assez pour contenir ce que la famille et les gens qui aiment ceux qui sont sur le terrain ont préparé. Il y a aussi ça et là des étiquettes sans espoir de lecteur avec genre :

« S’il vous plaît, évitez le camembert dans les colis du CasierDépart, il peut couler longtemps avant de partir. Merci de votre compréhension, parce que c’est bon mais ça pue . »

Chaque expatrié en partance passe donc au CasierDépart, pour prendre le plus grand nombre de colis possible de l’étagère de son pays de mission. Là ça fait longtemps que quelqu’un devait partir au PaysDesRêves et l’étagère déborde.

Ceux qui sont sur le terrain depuis plusieurs mois attendent avec impatience leur colis, renfermant des biens précieux comme du chocolat, des bonbons, des biscuits préférés, du camembert (pour les descendants ou amis d’aveugles sélectifs des étiquettes), des tampons, un polar qui vient de sortir ou un livre de dermato ou de chirurgie, du produit nettoyant pour les lentilles, un CD de musique, une paire de lunettes pour celui qui non seulement avait perdu son produit à lentilles mais aussi ses lunettes, des photos du chien ou du dernier neveu qui ont bien grandi, une lettre d’amour ou pas, justement.

Il y a aussi le matériel et les médicaments de dépannage ou urgents pour la mission, entre deux commandes. Ou ceux qui ne passeraient pas la douane avec le fret. Par exemple je dois emporter un forceps de Tarnier et une boite de cranioclasie. Ça fait tout de suite envie la trouille d’y être déjà, ça. (NDLR: ne pas demander à Google « craniosclasie » en cas de grossesse, sensibilité aux ChatonsMignons ou autre désir de garder un regard pur et neuf sur le miracle de la vie. Vraiment)

En plus de donner trop hâte d’y être, c’est gros et lourd, une boite d’instruments chirurgicaux de ce genre. Et oh joie il y a aussi des vaccins antirabiques pour l’équipe sur place, j’aurai donc aussi un colis en chaine du froid dans mon bagage. Pratique, petit et discret. Ça aussi ça fait drôlement envie, remarquez, la rage. Presque autant que la consultation médicale pré-départ et le carnet de vaccination joufflu.

Au CasierDépart travaille une petite femme qui est au point à la fois sur les forceps, les papiers de douane, les vaccins, la chaîne du froid, les camemberts et les colis. Ensemble on vérifie la liste, les dates, pour prendre les colis qui attendent depuis plus longtemps que les autres. On remplit les papiers sans fin, on emballe les précieux trucs que j’emporterai. J’y comprends encore moins que ce que j’essaie de lui montrer bravement.

Je pars dans trois jours, les journées sont remplies de « briefings », rencontres, déjeuners pour discuter, et de « Oh mais Sophie tu pars quand déjà? Jeudi? Ouhlala il faut ab-so-lu-ment que tu causes avec Machin, il n’est pas encore revenu mais faut pas que tu le rates! » (facile) et quand il reste du temps pour régler les derniers détails préparer mes effets personnels. Parce que mes parents et amis chers vont surement m’envoyer un tas de colis par le CasierDépart, mais en attendant qu’il n’arrive pas, il faut que je prenne mes petites affaires pour six mois. SIX. Sans rien oublier, parce que ce qu’on peut trouver au PaysDesRêves est limité, même à la capitale, et encore beaucoup beaucoup plus à VilleMoche.

Pour vous donner une perspective, habituellement je transpire et arrête de dormir la nuit pour préparer un sac pour une semaine de vacances à l’ile d’Oléron. Ledit sac finissant invariablement trop gros, trop lourd, trop plein de maillots de bains en février ou d’objets manquants et surtout rempli de « la prochaine fois je m’organise ».

J’épluche scrupuleusement le petit guide du PaysDesRêves que les expatriés précédents ont écrit sur le climat, l’électricité ou pas, les conditions de vie, ce qu’on peut trouver. Un peu comme lire le Lonely Planet avant les vacances, en fait. Mais évidemment il n’y a pas de Lonely Planet PaysDesRêves. J’essaie de me souvenir de mes voyages dans des pays qui ressemblent vaguement, et de ce qui manquait dans mon sac à dos. J’en fais des listes, des post-it partout dans mon bientôt-plus-chez-moi. Et des listes de post-it, aussi. Je rassemble frénétiquement tout ce que je dois emporter. Tout en me persuadant que je me détache de toutes ces choses matérielles, bien sûr. Mais si, bien sûr, voyons.

Et là, si j’oublie quelque chose d’important dans mon sac, je me vois bien dire devant une patiente mal en point « Euh oui, vraiment désolée, mais je vous assure que pourtant je l’avais écrit sur un post-it. Un vert, même, je le vois encore sur le coin en haut à gauche de mon bureau, vraiment je ne comprends pas où il a pu disparaître, c’est fou ça! Vous ne l’auriez pas vu, vous, par chance? »

Si Prévert avait fait son sac pour le PaysDesRêves, il aurait pris à peu près ça, et dans cet ordre là je crois:

– du Papier d’Arménie. Super utile. Par exemple quand la chambre sent le moisi, ça peut sentir encore pire : le moisi parfumé à la fumée du Papier d’Arménie.

– une lampe frontale. Ça sert à tout, même si je ne le sais pas encore complètement. Par exemple à trouver la patiente dans un couloir d’hôpital sans lumière. Et à trouver son col, au fond de la patiente qui saigne beaucoup dans le noir. Bref.

– un exemplaire assez récent du « Merger« . La bible de l’obstétrique, celle qui contient des situations qui n’existent plus ailleurs que dans le livre, normalement. Normalement. Pour vous dire, il y a plusieurs pages sur la cranioclasie, justement. En plus il a une belle couverture en toile bleue-joyeuse et il ne pèse que 800 grammes, soit un vingt-cinquième du poids total autorisé. Indispensable donc. D’autres abrégés plus petits aussi, d’obstétrique encore, de néonatalogie, de réanimation pédiatrique.

– du dentifrice non fabriqué au Pakistan. Je ne sais pas ce que mes gencives ont fait aux patrons pakistanais des usines de dentifrice, mais ils semblent leur en vouloir beaucoup.

– un iPod rempli de musique, son chargeur et plein d’adaptateurs inutiles au PaysDesRêves. Ne vous emballez pas, mon iPod flambant neuf contenait 157 morceaux. Ça fait à peine moins la honte aujourd’hui qu’un baladeur CD, que je n’ai pas pris bien entendu.

du des savons Roger & Gallet parfumés. Parce que ceux à la rose thé sentent la grand-mère proprette, et que c’est suffisant comme motif de sélection. En bonus ils se rincent bien avec un pichet d’eau froide d’un demi litre.

– des carnets, plein. Des vierges et des remplis de notes, de traitements, de dosages de médicaments IV en mL/heure en bleu, en gouttes/minute en rouge, en dilué différemment en vert. Et des Bic quatre couleurs, plein.

– des CD de documents de protocoles de traitement qui ne rentraient pas dans les carnets, des papiers intéressants, des papiers d’allaitement, des protocoles de vaccination, des articles de nutrition, des tableaux d’interactions médicamenteuses, des archives de DU de médecine tropicale et de parasitologie, des photos de parasites, de chancres, de condylomes, de marasmes et des tableaux d’apports nutritionnels.

– mon pyjama de bloc préféré. Mes trois préférés plutôt, dans lesquels on se croirait dans la série Urgences. Ça ne fera pas tellement illusion au PaysDesRêves, j’imagine, mais on sait jamais. Et une blouse, parce ça fait sérieux ça cache les taches du pyjama et on peut mettre plein de Bic quatre couleurs et de carnets remplis dans les poches.

– un stylo-plume, parce que c’est plus chic qu’un Bic quatre couleurs.

– des photos de Paris, du dernier neveu, de la première nièce, même une de Schumacher, mon poisson rouge. Passons.

– des sabots de bloc roses. Si vous n’êtes pas sage-femme vous ratez ça, dommage. Et des Birkenstock de rechange pour quand les deux premières paires seront pleines de liquides divers plus ou moins séchés, voire plus, parce que je n’aurais pas eu le temps de mettre mes jolis sabots roses.

– de la crème pour le visage qui coûte trois mois de salaire moyen du PaysDesRêves, environ.

– des vêtements « civils » pour les moments en dehors de l’hôpital, des culottes et soutifs qui ne résisteront pas longtemps au repassage au fer à la braise, des pantalons à poches pour y mettre encore des carnets. Pas vert kaki, les pantalons, au fait. Une tenue chic aussi, qui au bout de 3 mois aura quand-même l’air sortie d’une poubelle, pour les rencontres avec un directeur ou un ministre mieux habillé que nous. Une autre pour les soirées sans ministre, un peu plus arrosées agréables.

mon stéthoscope néonatal préféré acheté avec mon premier salaire, plusieurs stéthoscopes de Pinard en bois et en aluminium, deux mètres de couturière, des calendriers de grossesse (si vous voulez crâner ça s’appelle une « roulette » dans les milieux avertis). Oui, j’ai vu aussi que j’en prend trop.

– des tampons pour six mois. Les oublier c’est attendre le colis du CasierDépart avec un peu d’agitation.

– des papiers, de l’argent, des clés pour le retour, des comprimés pour la prophylaxie palu, un maillot de bain pour les vacances ou l’hypothétique piscine du rare week end, du répulsif à moustiques et tous les « au cas où » que je vous épargnerai.

Plusieurs années plus tard cette liste me stresse encore.

En plus il faut que j’arrive à trouver une petite place pour ce que je vais religieusement apporter à l’équipe déjà à VilleMoche et à la capitale du PaysDesRêves. C’est la tradition d’apporter des victuailles bien de chez nous et la presse. C’est la partie la plus facile du sac :

– un quart de vrai Brie de Meaux (sous vide, pour pas qu’il sente le Papier d’Arménie), du saucisson, deux bonnes bouteilles de vin, du chocolat, plein, et des bonbons. L’effet d’un paquet de fraises Tagada sur un grand gaillard largement majeur et diplômé est surprenant après quelques mois de sevrage. Même de la Marmite pour l’australien de l’équipe qui n’en peut plus de tous ces français qui parlent de bouffe même quand ils n’en mangent pas.

– plein de journaux et magazines : du Monde Diplomatique à Marie Claire en passant par les magasines people de la salle d’attente de votre dentiste ou de votre salon de coiffure. Parce qu’eux ne sont allés ni chez le coiffeur, ni chez le dentiste depuis longtemps. Le Joneuh pour celles et ceux du Sud Ouest qui s’ennuient du… rugby. Bin quoi? Le « Jaune », Midi-Olympiqueuh. Et l’Équipe, parce que le dernier exemplaire sur place date du tour de France et qu’on est fin octobre. Quelques journaux anglophones aussi.

Et un jour le sac est enfin suffisamment terminé pour partir. Et la crainte d’avoir oublié quelque chose s’efface un peu devant la trouille du départ. Puis devant celle, la vraie, de la première fois.

18 réflexions sur “6 mois, 1 sac, 20kg

  1. Sans comparaison bien sûr, mais petit flash-back perso avant le déménagement à Bruxelles pour l’école de sages-femmes…
    Comme toujours merci pour tes si beaux billets!!

  2. Lutine dit :

    Pour les tampons, je pense que tu connais les coupes menstruelles, tu dois avoir une raison de continuer à utiliser du jetable ? Au cas où (et si ça se trouve, ça va aider des tas de filles en mission :) http://fr.wikipedia.org/wiki/Coupe_menstruelle ) bon courage en tout cas, porte toi au mieux !

    • SophieSF dit :

      Oui! Je ne l’avais pas encore découvert, mais j’en avais une à partir de la 2ème mission, et comme ça j’avais bien plus de place pour emporter du chocolat :))

      • Lutine dit :

        Mieux vaux du chocolat que des boîtes de tampons, c’est sûr ! :)

  3. drenka dit :

    Coucou, je suis enceinte, j’aime les chatons trop meugnons et je viens de googliser cranioclasie. T’avais raison, fallait pas \o/

    • SophieSF dit :

      Oups, je ne dirai rien mais je l’avais pourtant bien dit;)
      La raison de la faire c’est de sauver la mère, noble en soi mais jamais un moment facile c’est certain…

  4. Gélule dit :

    Si j’avais pas déjà posé l’ancre, tu me donnerais envie de partir.

  5. cynben dit :

    Ça me rappelle bien des départs en mission (mais pas dans le médical, ça évite les colis « chaîne du froid »!!). Par contre, pour les tampons, j’ai appris de mes amies canadiennes il y a 10 ans l’existence de ce merveilleux objet: la Diva Cup!! L’idéal compagne des voyages et des séjours partout et tout le temps ;-)
    A bon entendeuse ;-)

  6. ambre dit :

    et les coupelles menstruelles , ça prend pas moins de place que 6 mois de tampons? ^^

    • SophieSF dit :

      Bonbonbon, je vais faire un edit! J’avais emporté une mooncup à partir de la 2ème mission, je ne connaissais pas et à l’époque c’était dur à trouver en France et encore moins répandu que maintenant!

  7. le dinosaure dit :

    Et la question qui me brûle les lèvres (après le mini fou rire à la lecture du passage sur la lampe frontale): avais-tu tout ce qu’il te fallait ou bien avais-tu oublié des trucs super essentiels et importants?

    • SophieSF dit :

      Des cartouches d’encre pour mon stylo plume! C’est ballot quoi;)
      Et du foie gras pour le repas du réveillon de Noël… entre autres!

      • le dinosaure dit :

        Ah les cartouches d’encre! pas glop ça! Je crois que ça m’aurait flingué le moral de ne pas avoir de quoi écrire tout mon saoul à ta place…

  8. Donier Roxane dit :

    Quand je vois ce que vous racontez, ça me donne encore plus envie de poursuivre mon rêve. J’ai 15 ans et demi, et j’envisage de devenir sage-femme. Depuis quelques semaines je me renseigne pour l’humanitaire, qui à l’air vraiment interessant.. je suis indécise :)

  9. lbretschger dit :

    Merci pour tous vos commentaires , ca m’enjoie enormement ! Le métier des sages-femmes est aujourd’hui aussi important qu’à l’époque !

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