Les (vrais) héros

Cette histoire de héros revient souvent. Je veux dire le truc qui voudrait que ceux qui partent en mission humanitaire sont forcément des héros courageux, remplis d’abnégation, de courage chevillé à la chemise blanche aux manches retroussées (ben oui, sinon elles sont vite sales, les manches), de volonté indestructible de lutter contre la fatalité qui fait mourir les gens. Bon, d’accord, la dernière hypothèse n’est quand-même pas complètement à côté de la plaque. Enfin la plupart du temps, disons.

Mais sinon, il y a quand-même une ou deux choses qui me chiffonnent beaucoup, dans cette histoire de héros. Parce qu’en transformant le soignant humanitaire lambda en héros, on en oublierait presque les vrais héros.

Développons.

(Pour des raisons de lisibilité et pas du tout de machisme ambiant encore plus présent dans le milieu humanitaire que dans les milieux moins exotiques, je vais le plus souvent utiliser le mot héros, qui englobe aussi les héroïnes, bien entendu. Même chemise blanche parfois, juste moins barbues au dessus de la chemise, si vous regardez attentivement.)

Le vrai héros ce n’est pas celui qui traverse la brousse dans un 4×4, même essoufflé (le 4×4), même dans un bon mètre de boue, même en prenant toute une journée du lever au coucher du soleil, pour faire cent kilomètres.  Même avec les nombreux check-points où les trouffions sont encore mineurs et assez imprégnés de molécules étranges. Le vrai héros c’est l’homme croisé sur la même route, fuyant les combats à pied, avec son matelas roulé sur sa tête et sa famille qui suit derrière avec les gamelles sur la tête, une tong au pied droit, la ribambelle de mouflets, et la perspective de dormir le ventre vide à la belle étoile au milieu des anophèles ce soir.

La vraie héroïne (revenons au féminin, obligé), ce n’est pas celle qui dort dans une chambre un peu moisie et avec un rat qui a réussi à s’immiscer dans son lit, sous la moustiquaire en pleine nuit. Bon, pourtant, ça on pourrait le garder au palmarès quand-même, il était vraiment gros ce rat… Mais non, la vraie héroïne est dans le même village. C’est celle qui ne dort pas profondément dans sa petite case sans porte, avec des tas de gens en vert kaki qui rodent, et qui de toute façon ne sont pas du genre à s’embarrasser d’un détail débile comme une porte, pour aller la violer. Comme la semaine dernière, en fait.

Le vrai héros ce n’est pas celui qui soigne dans un environnement de travail qu’on peut qualifier de pénible ou très demandant, en fonction du moral du héros. Le vrai héros c’est celui qui a porté le petit en marchant pendant des jours pour traverser le PaysDesRêves et arriver à l’hôpital pour faire soigner sa fracture ouverte. Et pourtant l’os est tellement infecté qu’on pourrait croire que le héros est le chirurgien. Mais non.

Le vrai héros ce n’est pas le travailleur humanitaire expatrié qui va rester quelques semaines, mois ou années dans un endroit difficile, dangereux, désespérant, hautement anormal ou pénible, ou tout ça à la fois. Ou qui en rentrant a la tête un peu à l’envers parce que quand il ferme les yeux, les images et les sons reviennent au mauvais moment et dans le désordre. Le vrai héros c’est celui qui reste dans ce bordel cet endroit et personne ne va se préoccuper de ce qui revient quand si il ferme les yeux.

Le vrai héros ce n’est pas celui qui va résister à la pression du boulot, quand il y a vraiment trop de patients, vraiment trop mal, et avec vraiment trop peu de moyens pour les soigner. Le vrai héros c’est celui qui endure toutes les difficultés possibles pour pouvoir aller se faire soigner, en plus de la douleur et de la peur que son état entraine. Et qui attend patiemment son tour dans une colonne de plusieurs centaines de personnes pas tellement plus en forme que lui.

Le vrai héros c’est celui qui ramasse les blessés dehors, avec sa brouette, alors que ce n’est vraiment pas le moment, vu l’intensité des tirs, de laisser s’y aventurer qui que ce soit. Chemise blanche, ambulance, dossard avec une croix rouge ou autre ou pas, personne en fait. Point.

Le médecin qui n’a pas réussi à sauver les deux enfants qui viennent de mourir est sincèrement et profondément choqué, frustré, abattu. Même si ils ne sont ni les premiers, ni les derniers de la semaine. Mais le héros c’est leur père qui repart avec les deux corps, en remerciant, sans rien demander d’autre que de vouter ses épaules tout seul.

Le vrai héros ce n’est pas le soignant qui s’occupe de ce nouveau-né avec son tétanos néonatal. La vraie héroïne c’est sa mère qui l’a transporté jusqu’ici en se demandant si il allait survivre, son petit tout arqué en arrière et tout raide (en opisthotonos, dirait le faux-héros), et qui a décidé de se mettre en route vers l’hôpital pour nous trouver juste à temps.

La vraie héroïne ce n’est pas la sage-femme qui réussit à faire la version grande extraction de siège dans des conditions plus que précaires. Et pourtant après ça, elle n’a plus d’adrénaline pour le reste de sa garde. La vraie héroïne c’est la femme qui a marché toute seule pendant 48 heures avec une forte fièvre et le bras du foetus dans le vagin.

La vraie héroïne ce n’est toujours pas la sage-femme, mais plutôt la famille de cette femme exsangue qui a réussi à la faire transporter à l’hôpital juste à temps pour être transfusée. Et ils ont accepté de donner leur sang pour elle, aussi, tout petit détail.

Les vrais héros ce ne sont pas les travailleurs humanitaires pas bien cher payés pour être dans un endroit aussi pourri et qui craint autant. Et qui endurent le manque de fromage et de Chinon plus ou moins bravement. Les vrais héros sont les gens qui vivent dans le camp de déplacés voisin, entassés dans des cahutes de fortune en bâches de plastique et branchages, avec toute la famille et les chèvres, pour pas se les faire voler la nuit.

Les vrais héros ne sont pas dans l’équipe de logistique qui a réussi à rétablir l’approvisionnement en eau du camps de réfugiés. Pourtant, sans eau propre ça ne pouvait qu’être de pire en pire rapidement. Les vrais héros ce sont les réfugiés qui vont pour la troisième fois endurer que les militaires ont réquisitionné pour leur usage huit bornes d’eau sur dix. Et ils vont recommencer quand tout sera réparé la prochaine fois.

Les vrais héros ce ne sont pas les soignants du centre nutritionnel thérapeutique. Mais si, vous les connaissez ceux-là, ils rendent super bien à la télé, entre deux publicités pour fast-foods hyper-cholestérolémiants. Faut dire q’ils sont photogéniques : le retour en force de la chemise blanche en direct dans votre salon. Genre le retour du PapiKouchner au Biafra, mais en mieux filmé. Et les aliments thérapeutiques ont fait de gros progrès. N’empêche que les vrais héros sont plutôt ceux qui sont hospitalisés et les familles de ces enfants, qui vont essayer dans leur vie en vrac de reprendre pied et de trouver de la bouffe pour ne pas revenir. Ou ne pas revenir du tout la prochaine fois, quand ça sera encore pire ou qu’on sera partis filmer des gens photogéniques ailleurs.

Les vrais héros ce n’est pas l’équipe qui arrive à monter une grande tente de centre de traitement du choléra pour 50 patients en 24 heures. Dans les règles de l’art, du pédiluve d’eau chlorée à la sortie au stock suffisant de Ringer Lactate. Les vrais héros ce sont les habitants du village qui, 20 minutes après le départ des rebelles ayant attaqué le village, ont déjà rassemblé des petits billets de un dollar pour aller racheter les solutés de Ringer Lactate, vu que les rebelles ont pillé et saccagé le centre de traitement du choléra plein de malades hospitalisés.

Après, il y a aussi dans les faux héros des belles personnes, qui vivent leur engagement politique, et qui sont comme du baume au coeur dans ce monde de rats puants individualistes ou oppresseurs. En gros. Il y en a aussi qui se comportent comme des trous du c.. paons et qui pavanent en cherchant à être celui qui aura la plus belle…chemise blanche dans la lumière. Et il y a aussi des vrais héros qui n’en sont pas toujours et qui ont bien écrasé leur compagnons de misère. Ça serait trop facile, sinon.

Quand je suis partie pour la première fois, je voulais savoir si c’était « vraiment vrai », que des gens pouvaient être des héros invisibles, juste en traversant les obstacles de leur vie pendant un an, un mois, une semaine, un jour ou juste la prochaine heure. Maintenant je sais qu’ils existent. Et qu’ils sont comme vous et moi. Et que d’accord, personne n’a dit que c’était de la tarte de venir les aider, mais c’est quand-même bien plus difficile pour eux que pour moi.

Et avec tout ça, ma chemise blanche toute neuve est tachée. Catastrophe.

20 réflexions sur “Les (vrais) héros

  1. reinemère dit :

    Chère Sophie sage-femme je ne suis pas une sage-femme humanitaire,mais une sage-femme sociale.Nous sommes donc complémentaires en fin de compte,vous au Pays
    des Rêves,moi au Pays des Réalités pour aider les « gens »Merci d’avoir fait au loin ce que je n’ai pas osé faire.
    PS ma chemise à moi était rose.Elle est grise maintenant tellement j’ai vu de détresses impossible à guérir.

  2. Anne dit :

    Toujours dans le vrai, toujours avec les mots qu’il faut pour décrire les choses et surtout, les remettre à leur place. Bravo.

  3. rampal dit :

    Bravo Sophie pour cet témoignage poignant!

  4. martineV 59 dit :

    Beaucoup d’humour comme chaque fois, mais les choses sont dites et bien dites….Merci de nous reveiller régulièrement. …..

  5. Sophie dit :

    Les vrais heros, ce sont aussi les gosses qui continuent d inventer des jeux pour conjuguer/conjurer l horreur.
    merci pour ces billets
    Une autre sophie sage-femme

    • SophieSF dit :

      C’est vrai pour les enfants. Ils sont plus résilients(jusqu’à un certain point) ou davantage dans l’instant présent:) (et ils ont bien raison), et euh bin de rien:)

  6. docmam dit :

    Toujours magnifiquement écrit <3

  7. Gélule dit :

    Sophie je me sens toujours très petite en lisant tes posts, devant ce que tu as fait en pratique et le recul que tu as sur tout ça. Merci. A chaque fois c’est une leçon.
    Et, peut-être que vous êtes tous des héros d’une certaine façon. Ceux qui marchent, qui soutiennent leurs enfants, leurs morts, qui risquent tout, tous les jours. Et ceux qui vont essayer de mettre un peu de soin au milieu du merdier. Parce que chemise blanche ou pas, ben, faut y aller, au Pays des Rêves….

    • SophieSF dit :

      Oui, c’est vrai qu’il faut y aller, et d’ailleurs il y a des fois je ne sais toujours pas pourquoi j’ai dit oui! mais suis pas très grande en vrai ;)

  8. JMB dit :

    Il manque pour moi à vos vrais héros la dimension de l’abnégation et du sacrifice qui est justement différence entre l’héroïsme et la bravoure. Le héro n’est pas pour moi celui qui affronte avec courage des épreuves même immenses, il faut avoir aussi choisi de vivre ces épreuves au nom d’un certain idéal alors qu’on pouvait les éviter.

    Mais il est assez caractéristique des héros que j’ai connus de minimiser l’importance de choix pour ne mettre en valeur que la souffrance et le courage de ceux qu’ils ont cherché à aider. Vous les rejoignez.

    • SophieSF dit :

      Euh oui bon d’accord avec l’idéal mais sans développer beaucoup ça me paraît assez luxueux de pouvoir avoir un idéal, en tout cas je vis ça comme une grande chance, perso!
      Et re-euh, demander abnégation et sacrifice, comment dire, ça ne va pas coller là je crois…
      Merci d’avoir lu!

  9. cécileLG dit :

    Je voudrais que bien des gens que je côtoie, bourgeois confortables à qui jamais rien n’arrive, ces même bourgeois qui pleurnichent pour la moindre broutille, le moindre minuscule imprévu, te lisent et se prennent cette claque de la Vérité.

  10. faleofaribole dit :

    merci Sophie
    je pense à vous et à vos héros ordinaires souvent
    les tuiles qui m’arrivent rétrécissent à leur juste taille : microscopiques
    en plus, grâce à cet article, je viens de découvrir le blog de ReineMère, qui est une merveille aussi…
    ah les filles je suis contente de savoir que vous existez, dans ce monde improbable de brutalité et de bêtise…
    des bisous, tiens

  11. […] derniers jours, SophieSF a publié une histoire de (super-)héros, qui m’a inspirée pour déterrer de vieux brouillons, avec de vrais héros dedans. (Merci :) […]

  12. Félicie dit :

    Ouf ! Ce texte est magnifique et superbement écrit. Je comprends ton message et il est pertinent. Toutes ces personnes marquées par les injustices sont effectivement des vrais héros. Mais je crois que je vais continuer à te considérer comme une héroïne malgré tout ! Merci …

  13. Sébastien dit :

    Tout jeune diplômé, je suis parti en Afrique pendant mes études et plus je te lis, plus mon corps me crie de repartir, aller en mission… Merci de pouvoir te lire.

  14. SophieSF dit :

    Pour tous ceux à qui je n’ai pas répondu individuellement (ça emboliserait tout le blog au moins et ça m’apprendra à répondre 8 jours plus tard, bêtement):
    MERCI beaucoup pour vos commentaires, vos mots gentils, tout quoi, ça me touche presque autant que de voir que vous avez compris ce que je voulais dire!

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