Un vélo et des mangues

Dimanche, 7h00. Fatigue de la nuit sans sommeil et sans petit déjeuner post-garde, cumulée avec la retombée du stress de cette nuit. Ça commence à faire beaucoup de nuits sans sommeil ininterrompu, sept mois de gardes et d’astreintes non stop.

Je termine d’écrire des consignes de surveillance sur le dossier de MadameRuptureUtérineNuméro2 de la nuit. Il y a de grandes chances que personne ne lise mes consignes ou celles d’AnesthésistePatient, et qu’on passe une partie du dimanche à venir la surveiller et à ajuster ses traitements. Je ne la sens pas, ça sera peut-être un peu plus objectif après une bonne douche chaude et un petit déjeuner. Chez nous elle serait surveillée comme le lait sur le feu dans un service de réanimation. Ici il faut vraiment que je repasse la voir.

Du bruit, des cris dans le couloir. Et merde, quoi, mon petit déjeuner. Ça fait « Héééééééééé », « DringDriiiing », « Ouuuuhhhh », « MphGnnnnn », « Sooooophiiiiiie, tu es dans le coiiin? ». Bon.

Le DringDring vient d’un vélo. Un vieux grand vélo chinois noir, sans freins, comme d’habitude au PaysDesRêves. Sur le vélo, des mangues, beaucoup beaucoup de mangues. Le dimanche c’est jour de marché à VilleMoche. Sur le vélo aussi, la vendeuse des mangues au marché. Visage à peine crispé, pagne, tongs, enceinte jusqu’au cou, à peu près. Elle descend du vélo, entre dans la pièce des UrgencesGynécologiques, roule le vélo à la main en s’appuyant dessus et le dépose contre le mur de la salle d’accouchement. Toujours avec ses dizaines de kilos de mangues sur le porte-bagages, le guidon, et un peu partout où ça peut tenir par habitude, dans des morceaux de tissu noués.

En marchant, elle souffle par le nez, geint silencieusement en me regardant, pas encore soulagée, un peu perdue dans ses grands yeux ronds. Le pagne tombe, je vois ses fesses serrées, ça ne doit pas être dû uniquement à la pratique régulière du vélo. Elle a l’air vraiment à terme. Elle n’a pas de cicatrice abdominale. Les accompagnants reculent et sortent dans le couloir. Elle et moi sommes seules.

« Ça va bien aller Madame… Dis, combien de fois avez-vous accouché? »

La réponse est habituellement un peu longue et complexe parce qu’elles ont presque toutes eu des histoires d’enfants morts-nés, ou décédés rapidement après la naissance, parfois des jumeaux, les fausses-couches, les GrossessesImaginaires en cas d’aménorrhée prolongée, les enfants dans le foyer mais qui viennent d’une autre femme décédée. Ça ne rentre pas dans les cases rationnelles « Parité, Gestité » de la fiche, inventée par des gens qui doivent dormir le dimanche matin. De toute façon elle n’a pas de fiche de suivi de grossesse.

Parfois ça fonctionne mon « Combien de fois avez-vous accouché? » au lieu de « Combien avez-vous eu de grossesses, et combien avez-vous d’enfants? » et j’arrondis avec les jumeaux, on ne va pas chipoter non plus… Elle semble pas toute jeune, j’ai juste besoin de savoir à quel point elle est grande multipare ou pas tant que ça, pour savoir si elle risque beaucoup de saigner ou pas. Je suis un peu binaire, surtout à cette heure-là et en hypoglycémie, j’assume.

–  » Ouuuh, j’ai neuf enfants, enfin le plus grand est parti de la malaria, et… », j’imagine qu’elle dit un truc comme ça, je reconstitue vite ce que je comprends de sa phrase, en fait elle est déjà un peu en train de pousser.

J’attrape la dernière boite d’accouchement, des gants, des compresses, de la bétadine, un soluté de perfusion et un cathéter sans réel espoir d’avoir le temps de le poser ou que quelqu’un vienne m’aider.

Sans que je ne lui demande, elle est déjà montée sur la table d’accouchement par le marchepied improbable, et elle installe ses pieds dans les étriers. Jamais compris pourquoi tant de femmes étaient conditionnées à faire ainsi. Peut-être l’effet « J‘accouche au GrosHôpital alors je fais tout ce qu’on me demande » ou pour marquer le coup, aucune idée. En venant ici je m’attendais à d’avantage d’accouchements en position non gynécologique, quand il n’y a pas de complication, et ça reste très rare.

Elle pousse une fois et demi, en silence, son petit est déjà là, il crie vigoureusement. Lui aussi est tout étonné, avec ses mains grands ouvertes. ChirugienSympa passe la tête par la porte, d’un air amusé en voyant le vélo des mangues et la scène, un peu « Mais qu’est-ce que vous bricolez ici? » (ou plutôt « Bon on y va, là, manger? On t’attend. ») La délivrance se fait sans saignement abondant. Les vieilles femmes prennent le bébé pour le faire danser pendant qu’elle se rallonge dans le lit voisin. Elle m’étreint, je lui dit en français que je n’ai rien fait, à part être là. Je ne sais pas le dire en langue du PaysDesRêves, mais en se souriant on se comprend peut-être. Elle mange un peu, j’examine son nouveau-né, elle le fait téter.

Elle veut repartir, le marché est commencé, c’est sa seule source de revenus. Le mari parti combattre, plein d’enfants qu’il faut nourrir, la saison des mangues ne dure pas lontemps. Je visualise le vélo, les mangues, je vérifie ses saignements malgré son air dubitatif et donne mon accord en rechignant un peu pour la forme. J’irai la déposer en voiture avec son VéloÀMangues, elle ne portera que son bébé. Elle promet de revenir si elle saigne davantage et de venir me montrer son bébé ici ou à notre maison si je ne suis pas à l’hôpital cet après-midi.

Je lui donne un sachet pour un mois de comprimés de fer. Elle me donne une mangue, refuse que je la paie en me montrant son bébé.

Je coupe et mange ma mangue assise au soleil dans la cour de ce putain d’ l’hôpital, en distribuant des morceaux aux gamins qui demandent en riant et en s’enfuyant. Il faut que j’aille voir MadameRuptureUtérineNuméro2. Et MadameRuptureUtérineNuméro1, aussi. Ainsi que MadameÉclampsie d’hier, et voir si MadamePaluCérébralEnceinte a ouvert les yeux, et contrôler si les conjonctives de sa voisine sont un peu moins jaunes, j’allais oublier, et ranger un peu. Et rentrer, aussi, c’est dimanche après tout. Si on arrive à se libérer un peu plus tard pour aller au marché, je passerai la voir, ça lui évitera le détour en vélo.

21 réflexions sur “Un vélo et des mangues

  1. Accoucher entre deux tâches de la vie quotidienne … Ces femmes me sidèrent par leur endurance et résistance face aux difficultés de leurs vies . Joli billet merci .

    • SophieSF dit :

      oui, moi aussi elle m’épatent :) Elles n’ont pas le choix, en fait (même pas « pas trop », juste « pas », c’est soufflant…
      De rien:)

  2. docmam dit :

    C’est une jolie scène. Pleine de sérénité au final.

    (et on se sent un peu chochotte nous à côté quand même hein)

  3. Babeth dit :

    On se sent carrément chochotte tu veux dire!!!! Joli billet, comme toujours!

  4. Janine WEISS dit :

    Ce genre de situation été prévisible dès les années 70. À cet époque, mon époux faisait fort pour passer le message dans lEst de la France, secteur ou il équipait les blocs opératoires…

    Le corps médical n’a pas vu arrivée la machine administrative réductrice. On en est là. Alors que voulez vous faire. Nous sommes tous responsable de ce qui nous arrive.

    Quant au femmes qui s’arrête de travailler pour s’occuper de leur enfant. Le gouvernement n’en tiens pas compte pour la retraite. Ces femmes devraient au moins avoir la possibilité d’obtenir ou d’acheter des trimestres. On n’en parle pas du tout…

    Et vive les réformes !

    Nous vivons dans un monde merveilleux

    • SophieSF dit :

      Bon, Janine, je n’ai pas tout compris le rapport, les trimestres, tout ça. Je suis d’accord pour le monde merveilleux, par contre;)
      Mais si ça se trouve vous commentiez sur un autre article. Je ne censure pas les commentaires, mais si ça vous embête que le votre reste ici, dites-le moi et je le supprimerai.

  5. Zoralieaparis dit :

    Mais c’est simple et facile en fait. Je me sens aussi un peu chochotte à angoisser mon troisième accouchement. G3 P2. Merci Sophie.

    • SophieSF dit :

      Suis pas sûre-sûre d’être des chochottes, elles vivent des situations très très anormales, ça change la perspective, plutôt, non?
      Et oui, mille fois oui, il y avait des moments sereins dans ce bazar, ça faisait vraiment du bien:))

  6. lorineb dit :

    C’est beau, c’est calme, c’est doux.

  7. Gelule dit :

    Tu me rappelles une histoire racontee par un de mes maitres de stage quand j’etais interne, dans une campagne reculee. Il avait eu une patiente tres agee, qui etait nee au marche, comme ca, il y a longtemps. Sa mere etait descendue dans la valee a pied, enceinte jusqu’au cou, pour vendre ses fromages. Elle est descendue avec un panier de fromages. Elle etait remontee le soir avec un bebe dans le panier. Apres avoir accouche, elle avait vendu ses fromages au marche… C’etait pas un plein velo de mangues, mais l’esprit reste le meme, comme dit @DocArnica, accoucher entre deux taches de la vie quotidienne…. Merci pour tes histoires, Sophie. Elles remettent toujours la tete a l’endroit.

    • SophieSF dit :

      Comme on s’était dit sur Twitter, les histoires d’accouchement sont tellement importantes. Cette culture de raconter (pas que des horreurs) un évènement comme la naissance, à la fois si normal et extraordinaire, est devenue l’exception, c’est bien dommage…
      Et oui on oublie comment même « chez nous » notre confort est relativement récent.
      Un panier à fromage, le bébé a dû se familiariser rapidement avec une odeur délicieuse! ^_^

  8. mmedejantee dit :

    Moi je vois aussi dans ton récit que la reconnaissance pour celle/celui qui nous aura accompagné dans ce moment si particulier de la naissance pourrait bien être un quasi-universel culturel…

  9. SophieSF dit :

    C’est vrai, quand on y pense:) C’est rare de n’avoir besoin de personne quand on accouche. Quand c’est un choix ça me surprend toujours, ici elle avait pourtant toutes les chances d’accoucher sans professionnelle à ses côtés.
    Merci pour ton commentaire et ton regard!:))

  10. fredledragon dit :

    Tout ça m’a donné envie de manger une mangue! Presque une pause dans ton quotidien… après il faut continuer le combat.

  11. Toujours impressionnant de voir des petits bout de bonheur dans des endroits qui puent autant. Je vais pas ressortir le sempiternel « de quoi on se plaint ici chez nous »…

    Effectivement, je préfère cette histoire que les boucheries qu’on raconte pour se faire peur entre copines. Tiens, je la raconterai à la prochaine future maman que je croiserais,

  12. lnbouvier dit :

    On se plaint ici parcequ’on veut toujours mieux, notamment parcequ’on a oublié d’accepter de voir les accouchements tout simples comme des cadeaux de la vie, tout simplement. C’est tellement dommage parceque cette lecon qui nous vient du paysDesReves, cela pourrait aussi être un cadeau pour nous.
    Une maman qui a dû parfois mentir, se cacher, louvoyer pour accoucher à domicile avec juste une sage-femme tout simplement (et qui en plein milieu d’une stagnation du travail est allée faire son marché ;-) tout simplement.

  13. CapEtCie dit :

    Y a des jours où je me dis que je fais un boulot intéressant.

    Finalement c’est peu dire comparé à ce que je lis ici… :)
    Merci pour ces partages, ces mots simples mais tellement forts. On voyage un peu, et surtout on prend une bonne claque qui remet les idées en place. La vie, la vraie, pleine d’émotions !

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