Je te dirai(s)…

Et si on travaillait ensemble au PaysDesRêves, qu’est ce que je te dirais, tu crois?

Le plus souvent, rien, ou presque. Parce que tu as déjà suffisament compris et tu n’as pas besoin de moi. Tu te fais ta propre idée, à ton rythme. Et tant mieux, en fait.

Ou si ça ne va pas fort je te dirais bien que c’est normal ce que tu ressens. Ce mélange d’impuissance, de questionnement, de TêteÀL’envers, de stress qui sort de travers, de grande claque en pleine face, de trucs qui débordent, qui surprennent, de choses pas possibles à comprendre ou de choses à avaler ou qui restent coincées.

Je te dirais que beaucoup de choses coincées passent en discutant autour d’une bière, quand la journée est dernière nous. Ça ne change rien à la situation, mais tout est différent. Va comprendre.

Je te dirais, je te redirais et te rerereredirais que je c’est bien ce que tu as fait, qu’il n’y avait pas de meilleure solution, et que je fais confiance dans ton jugement. Et d’ailleurs, putain mais si tu n’étais pas là on aurait tellement mais tellement été encore plus dans la merde, si tu savais.

Je te dirais qu’on va y arriver. Si, même si je n’ai pas la moindre idée de comment ni par quoi commencer.

Si tu as du mal à voir ce qu’on fout ici exactement le pourquoi de notre travail ici, je te redirais le contexte, ce qu’on sait de la situation des gens, ce qu’on aimerait faire pour eux, ce qui serait déjà aller trop loin mais on va essayer quand-même, pourquoi ça en vaut la peine.

Si tu es en colère et que tu trouves que ce qu’on fait c’est nul et qu’on pourrait largement faire mieux, je te dirais bien oui, mais tellement.

Si tu questionnes la LigneDuParti, la façon de faire qui te paraît bien bizarre, ou nulle (encore), j’essaierais de te réexpliquer comment on en est arrivé là, à proposer ce traitement, dans ces conditions, à ce patient et aux autres. Je te dirais aussi que la LigneDuParti, normalement, est faite pour évoluer, mais que ça prend du temps d’être sûr qu’on peut la faire changer. Et comme parfois il y a des gens qui n’ont pas trop envie de la changer, ça n’aide pas. Mais ils sont peu nombreux, même si ils crient plus fort. Si vraiment ça ne fonctionne pas, j’essaierais de te trouver le dinosaure la personne spécialiste de cette partie de la LigneDuParti pour que tu en discutes directement avec le dinosaure elle.

Je te dirais qu’il vaut mieux se prendre le chou à savoir qui a payé sa part de caisse-bouffe, et qui n’a encore pas payé ou traine des pieds pour le faire, qui rale que c’est trop cher ou qui mange toutes les Corn Flakes achetées à prix d’or et trouvées par miracle?

[Temps mort, explication, c’est quoi la caisse-bouffe?] Tous les mois, on reçoit un « per diem », de l’argent de poche qui sert à payer notre nourriture et les petites choses de la vie quotidienne. Une grande partie de ce per diem est destiné à la « caisse-bouffe », qui sert à faire les courses, quand le cuisinier fait sa commande ou va au marché. Elle sert aussi à payer des extras pour améliorer l’ordinaire de l’expatrié moyen, ici ce sont des Corn Flakes. Rigolez pas, je vous promets que ça peut être précieux. En général le cahier caisse-bouffe est tenu par l’infirmièr(e), être génétiquement modifié pour être organisé dans la vie. Et comme la bouffe, c’est obsessionnel important, la caisse-bouffe occupe beaucoup les esprits. [Reprise]

Ou se prendre le chou avec celui qui ne comprend rien à rien, et surtout pas à l’hôpital alors que toi tu es trop fortiche? Il vaut mieux tout ça, même si c’est un poil pénible pour l’ambiance et que ça me gonfle de faire de la discipline de cour de collège récré. Qu’on habite au milieu de rien, ou au bout de la piste et l’avion n’arrive JAMAIS, alors on va essayer de ne pas trop se bouffer le nez, entre adultes raisonnables, tout ça. Et que d’accord, Manu mange trop de Corn Flakes communes, mais il a réparé les chiottes de l’hôpital, alors cette semaine on va voir le côté positif de sa présence, d’accord? Parce qu’on est tous bien trop occupés à se bouffer le nez pour ne pas le relever. Le nez, si on le laisse bien dans le guidon, et qu’on continue à fonctionner un peu de travers dysfonctionner, on ne voit pas autour, c’est vachement mieux. Si si.

En résumé, je te dirais que la promiscuité c’est difficile, que plus on est sous pression plus on se chamaille, que tout le monde le sait et que chacun doit faire un effort.

Si tu penses que tu peux faire mieux que tout le monde, je te confirmerais qu’il y a des chances que non. Si en plus tu me dis que les patients ne comprennent rien et que si ils étaient moins pauvres et analphabètes, on n’en serait pas là, je risque de ne pas rester souriante bien longtemps ou de te trouver une porte de sortie presque honorable. C’est vrai quoi, merde aussi, travaillons dans un endroit où les gens sont riches et éduqués, ça sera plus facile et moins cher.

Si pour toi c’est bien obscur, ou idiot, ces règles de sécurité, le couvre-feu, l’interdiction de marcher seul dehors la nuit, ou de pique-niquer dans les forêts minées, ou autre détail du genre où ça serait pas mal que tu atterrisses vite en fait, je te redirai inlassablement la situation telle que je la connais. Et un peu l’historique de l’idée qu’on a eu en venant travailler ici dans ces conditions un peu précaires.

Ouais, j’aime bien mettre des « un peu » quand je te dis des choses graves. Ça ne les rend pas moins graves, c’est juste « un peu » plus facile à expliquer. Je te redirai que je sais que c’est pesant, mais vois-tu je t’aime assez pour te préférer en un seul morceau Et avec un pouls. Et sans trou supplémentaire non naturel, voilà. Et que même si je te t’aimais pas suffisamment tu nous mettrais bien dans la mouise avec tes idées d’invincibilité totale au milieu du PaysDesCinglés. Alors oui, tu prends ta radio ou ton portable, tous les jours, tu l’allumes, s’il te plaît, tu ne pars pas tout seul et tu me dis quand tu pars, et où tu es arrivé quand tu dois me le dire. Tu me dis aussi si les tirs que tu entends sont trop proches ou plutôt loin, et moi promis, je ne te dirai plus rien sur ça.

Et ça je ne te le dirai pas, mais même si tu as -encore- fait le guignol, on ne va pas te laisser tomber, évidemment. Et on viendra te chercher. Et tu as intérêt à avoir une putain de bonne raison valable pour avoir fait prendre des risques aux autres, MonPoussin.

Je te dirais que si tu continues à me faire chier casser les pieds avec tes bidouilles de luxe pour bloc opératoire occidental de chirurgien gâté et bichonné par sa cadre adorée je te renvoie à Paris par le prochain avion.

Non, je ne te dirai pas ça, enfin pas comme ça. Je ne sais pas si je vais avoir assez de patience pour répéter inlassablement que la situation étant ce qu’elle est, mais on va essayer de faire au mieux et trouver une solution, tout ça. C’est devenu un réflexe sous-cortical, de répondre ça, tout en restant sincère, pourtant.

Si ça se trouve, je ne te dirai rien, j’essaierai juste d’éponger ta frustration, enfin si ma propre éponge n’est pas trop saturée avec mon bordel mes frustrations à moi. Mais un jour où le programme du bloc peut se décaler au lendemain, ou un jour ou ProchainChirurgien est arrivé et a commencé, je te ferais bien sortir du bloc. C’est important que tu voies des gens du PaysDesRêves en dehors du bloc, je t’assure.

Je t’emmènerais en Pédiatrie où les gosses sont allongés à trois ou quatre par lit, dans le sens de la largeur. Si l’un à la diarrhée, on incline astucieusement le lit ET on installe le petit diarrhéique à la place la plus basse. Ou en MédecineInterne où DocteurToutSeul se gratte la tête sur 90% des cas sans solution, et où beaucoup de nattes par terre permettent d’installer d’entasser les prochains grattages de tête ToutSeul un peu désespérés.

Ou alors je te ferais embarquer dans le 4×4 des cliniques mobiles. Tu commencerais la journée par charger tout le matériel. Puis vérifier la sécurité de la route et des combats OnComprendVraimentPlusRien pour savoir si on envoie tout le monde. Ou si il y a trop de risque qu’ils se fassent tirer dessus aujourd’hui, comme le mois dernier, en allant à CampDeDéplacésPourri.

Arrivé là-bas, soit tu commencerais le triage des 350 mouflets personnes dans la salle d’attente en plein soleil, soit tu prendrais les urgences qui se déversent non stop dans les cris en salle des soins intensifs. Soit tu débuterais les 250 consultations du tout-venant avec les infirmiers ou DocteurÉpuiséParLaMasse qui voit les cas compliqués. Soit tu partirais avec l’équipe qui compte les tombes fraîches de la semaine avec une feuille de pointage. Sur la feuille, les infirmiers en charge du comptage annotent si quand ils trouvent que trop de tombes sont de la taille d’enfants.

Ensuite, on reparlera des trucs de luxe au bloc, promis-promis, MonPoussin. En plus il y a évidemment certaines choses qui peuvent s’améliorer, juste on serait un peu plus à l’aise avec la notion de perspective, toi et moi. Genre un peu plus à la même page. Ah oui, ET du même livre, aussi.

Je te dirai, un peu fort d’ailleurs mais tu l’as bien cherché, hein, que coucher avec la femme du commandant ce n’était vraiment pas, mais vraiment pas du tout une bonne idée. Et ne commence pas à argumenter, ses gros seins, sa chute de rein ses beaux yeux, je te dis ce n’était pas une bonne idée. Point.

Si en se parlant je reconnaissais des signes de BurnOut chez toi, je te dirais ce que je vois. J’essaierais de te dire que ce n’est pas de ta faute, en premier. Que si ça se trouve, c’est aussi beaucoup de la mienne, en plus, bordel. Que ça arrive à des tas de gens très bien, et environ à tout le monde. Qu’on peut voir ensemble et discuter d’un plan pour que ça ne s’agrave pas, que ça s’arrange ou pour te sortir de là. Même si ça ne va pas être facile.

Si tu doutes, que plus grand chose ne fonctionne, on causera, on refera le monde jusqu’à très tard, même en semaine, même si on est tous crevés. Parce qu’on pourra reparler de choses bien plus profondes que quand on se parle à l’hôpital ou au boulot, au quotidien. Parce que ça vaut le coup de perdre quelques heures de sommeil pour retrouver quelques principes, pour discuter de concepts qui paraitraient vagues ou chiants en plein jour. Parce ce n’est pas entre deux portes ou deux personnes débordées dans l’action qu’on parle de principes humanitaires, de droit international humanitaire, et de pleins d’autres trucs humanitaires. Mais que si on ne prend pas le temps d’y perdre un peu de temps pour réfléchir, on prend le risque de devenir très très cons, et de faire des grosses grosses erreurs de jugement.

Si vraiment tu dérapais et faisais des choses inaceptables, non seulement je te pourrirai la vie, mais je ferai tout mon possible pour que tu arrêtes. Et si cela ne fonctionnait pas, tu serais vite de retour chez toi sans possibilité de recommencer. Parce que certains comportements inaceptables sont encore plus gerbants et se croient autorisés quand ils sont loin de chez nous, et que tu fais suer, sérieux.

Je te dirais peut-être aussi que parfois j’aimerais bien être comme toi et pas PetiteChèfe, parce qu’au moins avant il y avait parfois des Petit(e)sChef(e)s qui me disaient des trucs intelligents pour me réconforter. Et que maintenant je me sens un peu seule parfois avec mes trucs qui m’encombrent.

Je te dirais aussi que moi aussi parfois je n’arrive plus à mettre les choses en perspective. Plus du tout. Que souvent je trouve une solution pour vider mon sac, mais que parfois tout ce que je voudrais dire hurler ça ressemblerait plus à « MAIS VOUS ME FAITES TOUS CHIER À LA FIN! » ou « RAAAAH MAIS FOUTEZ MOI LA PAIX, CINQ MINUTES! » ou « OH HÉ BON ÇA VA HEIN, MOI AUSSI J’EN AI MARRE DE CE COIN TOUPOURRI, ET PLUS QUE TOI, MÊME ». Voilà, ça avancerait super bien, comme ça. Crier non plus, même si ça soulage un peu.

Du coup, à la place, je te dirais -mais seulement si toi-même tu te sens bien pour l’entendre- autour d’une bière fraiche, ou de n’importe quoi d’autre aidant à retrouver un peu de recul, que ce n’est pas toujours évident d’absorber les frustrations de tous et de trouver du sens à ce qu’on fait. Que la plupart du temps ça va, je peux me raccrocher à des résultats qui sont bons, on fait une vraie différence pour les gens dont on s’occupe. Mais quand moi-même je me sens coincée dans tous les trucs à faire, toutes les choses à éponger de partout et tout ce qu’on me demande, ça ne fonctionne plus. Quand il faut encore compiler les stats du mois et que rien ne se tient mais que ça fait encore mauvais genre, tous ces morts, quand ça n’avance pas ou quand le sentiment de culpabilité prend trop de place pour pouvoir être efficace pour réagir de façon appropriée. Que le manomètre de mon autoclave est dans le rouge foncé depuis un bout de temps, et que je n’ai encore trouvé personne pour soulever la soupape de sécurité. Bref, que je reprendrais bien une bière ou un truc plus fort, en fait, au lieu d’expliquer. Ou de rencontrer ma conscience dans le prochain miroir, tiens.

Je te dirais surtout je crois de ne jamais jamais jamais oublier pourquoi tu as eu envie de venir, de faire ta première mission, de te lancer dans cette aventure. Et/ou de continuer. Et de te rappeler la rage que tu avais au début. Et que si moi j’oubliais, et que tu t’en rendais compte, j’aimerais tellement que tu me le dises, à moi, pour une fois.

7 réflexions sur “Je te dirai(s)…

  1. lorineb dit :

    Et moi Sophie, si j’étais lui, elle, ou nous tous ici qui aimons te lire, je te dirais bravo et merci.

  2. Madame Sioux dit :

    Je lis tous tes posts mais je ne sais jamais quoi dire.
    A part merci de raconter tout ça et de m’ouvrir les yeux sur une réalité qui prend vraiment toute sa substance quand tu la racontes, en dehors des seules images des films et des JT, au sujet de ces pays décimés où la souffrance est… incommensurable ? :-/

  3. le dinosaure dit :

    J’aimerais bien à ma toute petite échelle, qu’il y ait dans certains bahuts quelqu’un qui dirait tout ça… quelqu’un qui écoute, qui secoue quand il le faut et qui encourage aussi, quelqu’un qui rame dans la même galère…
    J’aimerais bien aussi ne plus avoir si souvent quand je te lis l’impression que je connais ces galères, ne plus pouvoir faire des parallèles entre tes missions et mon petit boulot de prof…
    Ce serait bien de ne plus avoir l’impression que par certains côtés nos réalités sont très proches, trop…
    En même temps si tes textes n’étaient pas aussi « coups de poing » ils ne m’amèneraient sans doute pas à me poser toutes ces questions, sur ta réalité, sur ma réalité..
    Alors, tant pis, si ça secoue, si ça me pousse à me questionner, c’est bon signe, ça veut dire que ça me fait avancer. Merci!

    • SophieSF dit :

      oui, il y a des points communs évidents:) On est pas très forts en « management » *hum* d’une manière générale. J’ai appris l’écoute sur le tas, et je n’ai toujours pas appris comment gérer mes propres trucs, mais je progresse un petit peu!:)
      Merci pour ton commentaire!

  4. Fluorette dit :

    J’aime vraiment beaucoup comme tu écris.

  5. dandan dit :

    merci, simplement merci

  6. SophieSF dit :

    @lorineb, @fluorette, @Madame Sioux @dandan : merci beaucoup pour vos gentils mots, et de rien pour vos mercis:)

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