La différence

Ce n’est pas un scoop, la pratique médicale chez nous et en mission est différente. Parfois, par chance, par hasard du lieu du désastre naturel ou humain, c’est très peu différent, ou pas trop en tout cas. Mais souvent, c’est tellement impossible d’imaginer d’exercer dans de telles conditions. Et il y a bien entendu toutes les nuances entre ces deux situations.

Certains disent parfois chez nous qu’ils « font de l’humanitaire », chez nous. Parfois c’est de l’ironie. Parfois c’est du mépris, parfois c’est de la jalousie, de la frustration ou de la bêtise. Parfois c’est de l’ignorance crasse. Parfois c’est plus facile de se voiler les yeux que de regarder la merdasse du monde bien en face. Parfois c’est du racisme de salon déguisé en bon goût (ah, mes préférés, ceux-là). Parfois c’est juste un sentiment d’impuissance envers une situation qui se dégrade chez nous. Parfois c’est juste un sentiment répandu d’identification aux situations difficiles pour des gens qui nous ressemblent.

Et parfois ce n’est rien de tout cela. Et en fait « faire de l’humanitaire » c’est vraiment très nul comme expression. La plupart du temps je comprends, j’excuse ou j’ignore, mais parfois ça me met franchement en colère. Ça dépend comment c’est dit. Ou par qui. Surtout par qui, en fait. Ou ça fait grossir une grosse, grosse boule dans ma gorge, celle qui pense à tous ces gens. Pas à ceux qui « font de l’humanitaire ». Non, aux autres. Ceux qui crèvent par paquets sans soins ni dignité humaine. Et bien sûr qu’il y en a chez nous, ne me faites pas dire ce que je ne dirai pas.

Chez nous il y a des plaintes, l’interrogatoire, la clinique, les éventuels (et fréquents) examens complémentaires, un diagnostic, un traitement, un suivi, et dans bien des cas une guérison ou une stabilisation attendues, qui suivent un schéma connu, la plupart du temps. Il y a aussi des gens qui ont une maladie qui ne guérira pas, ou qui sont échoués en dehors du circuit de soins, ne me faites pas dire ce que je ne dirai pas.

La différence, c’est le « la plupart du temps ». La différence ce sont aussi les étapes qui sautent. La différence aussi c’est la grosseur du paquet, les indicateurs de santé publique et le taux de mortalité des populations comparées. La différence c’est la situation autour des populations étudiées. Et la différence finit par faire grossir la grosse boule dans la gorge. Il paraît que c’est l’expression pacifique de la colère, je n’en sais rien. Continuons.

Au PaysDesRêves, les examens complémentaires se réduisent à quelques examens de laboratoire très basiques, à une radiographie si la mission est sur-équipée et dispose d’une équipe chirurgicale, par exemple. Parfois d’un laboratoire très basique. Ça fait et doit encore faire des progrès, mais ils reste que le dispensaire de base, celui d’accès à des soins primaires, ne dispose que, si le contexte s’y prête, de tests de diagnostic rapide du paludisme à plasmodium falciparum, et parfois un hemocue manuel, par exemple.

That’s all folks. Ou démerde-toi tout seul bibi avec ton slip et ton stétho pour trouver ce qu’il a, MonsieurSuperMalEnPoint.

Il reste la clinique, seulement la clinique. Oh, dans bien des cas ça suffit. Et chez nous aussi, d’ailleurs, mais ce n’est pas le sujet. Cela suffit pour se faire une bonne idée de la pathologie, pour mettre en œuvre un traitement. Trop souvent, faute de possibilite de confirmation, le traitement est juste probabiliste.

Ça peut faire beaucoup, beaucoup, beaucoup de compromis à avaler pour un cerveau de soignant. Beaucoup. Encore plus pour un cerveau de soignant grandi dans le luxe occidental, où les moyens, même perfectibles, sont disponibles, la plupart du temps pour la plupart des gens.

Prenons MonsieurMalEnPoint, comme exemple pour éclaircir, qui vient consulter au PaysDesPêves, dans un dispensaire ou un hôpital lambda. Lambda = déjà bien équipé, avec du personnel soignant et un docteur qui va le voir. Et voyons ensemble ce qui se passe dans le cerveau du soignant ou du docteur qui s’occupe de MonsieurMalEnPoint:

(NDLR: « il » dans ce qui va suivre inclus elle et peut être un-une enfant, ça peut donc être MadameMalEnpoint ou PetitMalEnPoint ou PetiteMalEnPoint)

 – « Bon, ben, fastoche, il a [insérer nom de la maladie] »;

– « Nan mais c’est évident que c’est [insérer la maladie de votre choix] »;

– « Oh, je suis quasi sûr que c’est  [insérer la maladie de votre choix] »;

– « Ah mais c’est bon, ça évoque trop [insérer nom de la maladie], pour que ce soit autre chose, hein »;

– « Ca a quand-même bien l’air d’être [insérer nom de la maladie], quand-même, il a une tête de [insérer nom de la maladie] »;

– « Hmmmmmpf, en tout cas ça ressemble bien à [insérer nom de la maladie] »;

-« Si ce n’est pas [insérer nom de la maladie] je ne vois pas bien ce que ça pourrait être d’autre, en fait »;

-« Nan, mais là c’est la saison/c’est le pic épidémique/j’en ai vu 5 pareils entre hier et ce matin/le dernier gars est mort de ça, on traite [insérer nom de la maladie] et on va bien voir »;

-« Mmmmh, c’est quand-même évocateur de [insérer nom de la maladie], ce qu’il présente, là. C’est bizarre, quand-même, je vois pas comment c’est possible »;

-« Et si c’était plutôt [insérer nom d’une autre maladie, qui ressemble parfois mais c’est plus rare]?

-« On va procéder par élimination et tenter quelque chose pour traiter [insérer nom de la maladie], c’est le plus grave. Je ne vois pas bien ce qu’on peut faire d’autre de toute façon »;

-« Putain, si je fais ça,  et que ce n’était pas ça il va mourir à cause de moi »;

-« Je n’en ai jamais vu en vrai mais ça collerait avec [insérer nom de la maladie] »;

-« Allez on fait ça, c’est à peu près tout ce qu’on peut faire, traiter [insérer nom de la maladie], là »;

– Variante nº1 si le traitement n’existe pas ou n’est pas disponible pour [insérer nom de la maladie]: « Et voilà, on ne va pas pouvoir faire grand chose à part essayer de soulager un peu sa douleur » ;

– Variante nº2 si MonsieurMalEnPoint a une maladie chronique, et que vu la situation et les traitements non disponibles dans son pays : « Même pas en rêve on pourrait le prendre en charge ici »;

-« Bon, on va le garder et on y verra peut-être un peu plus clair au fil de jours »;

– « Mais ça fait chier suer de traiter [insérer nom de la maladie] sans être à 100% sûr que c’est ça, vu les effets indésirables du traitement, quand-même. Et si c’est même pas ça et que le traitement le plie ça fait encore plus chier »;

-« Punaise, va bien falloir trouver ce qu’il a, et ça pue ça pue ça pue il faut qu’on trouve une idée/des heures de sommeil/un truc brillant auquel on aurait pas encore pensé/un lapin qui sortirait d’un chapeau et qui me donnerait la solution avant que MonsieurTrèsMal ne claque ». (Pas le lapin, vous suivez un peu ou pas?)

-« Putain de bordel de chiottes à couilles, et comment on est censé savoir si c’est bien [insérer nom de la maladie], ce qu’il a, nom de dieu, là, en slip« ?

-Variante si MonsieurTropMal a été déposé seul, dans le coma, devant le centre de Santé : « Hé ben, en plus, on ne va même pas pouvoir compter sur l’histoire de la maladie pour se faire une idée. Bien bien bien »;

– « Rah bordel, il faut qu’on trouve une solution, il va nous claquer entre les doigts là, passe-moi la radio qu’on discute vite avec GrandChef, c’est pas possible il faut qu’on trouve, il faut qu’il nous aide, là »; (suivent plusieurs minutes de discussion lointaine,  très entrecoupée de crachouillis et de réponses peu à pas audibles du tout, de grattement de tête et d’affaissement d’épaules)

-« Bon, vu l’état dans lequel il est arrivé, je doute qu’on puisse faire quoi que ce soit qui fonctionne, on va traiter [insérer nom de la maladie] et on va voir, c’est pas gagné, cette histoire »;

– « Oh, mais pourquoi tu ne m’as pas appelé quand il s’est aggravé? Qu’est-ce qui s’est passé, c’était à qu’elle heure environ? Fais voir sa fiche? »

-« MonsieurMalEnPoint est foutu je crois, fait chier, tiens, bordel de situation de merde aussi, et de PaysÀLaCon »;

-« Et merde, il est mort, peut-être que c’était déjà trop tard pour initier le traitement qu’on a mis, peut-être qu’il était trop grave, on ne saura pas. Ça m’énerve, tiens, à quoi ça sert, ce qu’on fait? »;

– Putain, il a sept enfants/il a trois ans/j’ai cru que ça pouvait marcher/qu’est-ce qu’on aurait oublié qui aurait pu fonctionner?

– « Et bien voilà, lui il est mort, et on n’a même pas compris ce qu’il avait qu’il est déjà mort, fait chier quoi. Merde à la fin »;

-Variante avec davantage de burn-out : « Et combien encore vont mourir et nous on est là juste là comme des cons pour les compter et leur tenir la main »?

Après, il y a quand-même aussi ceux qui guérissent selon le même principe. C’est à dire de façon plus ou moins explicable, ou qui s’améliorent soudainement alors qu’on les pensait perdus, ou qui récupèrent de façon spectaculaire, et/ou sans les séquelles attendues. Ils sont plus nombreux que ceux qui ne guérissent pas,  mais ça ne compense pas tout à fait les compromis que notre cerveau doit faire, ni la taille de la boule dans la gorge. Parfois.

17 réflexions sur “La différence

  1. SFPMI dit :

    T’as raison. Je le dirais plus. Point.

    • SophieSF dit :

      Ah…nan mais chacun fait comme il veut, en fait, mon avis ne vaut pas mieux qu’un autre, hein:)
      Merci d’avoir lu!

      • SFPMI dit :

        oui, mais l’éclairage est suffisamment intelligent pour que j’en tire les conséquences. Tu as raison. Et je ne le dirai plus.:D

  2. docmamz dit :

    ça me rappelle mes quelques semaines au PaysLointain, quand je m’essayais « à l’humanitaire »…
    (Je n’aime pas non plus ce terme, et je ne l’utilise plus…depuis que j’en ai fait ^^)

    ChefDuPaysLointain : – « bon il est pas bien, j’espère que c’est [ maladie grave]
    Moi – ben pourquoi ?
    – bah parce que le seul traitement qu’on a, c’est celui pour [ maladie grave]
    – ça ressemble pas trop quand même
    – non, mais comme on n’a pas le matériel/l’argent pour faire les examens diagnostics, on va traiter comme si.
    – mais si ça se trouve, c’est juste [maladie moins grave]
    – oui sûrement, mais on n’a pas le traitement/l’argent pour traiter [maladie moins grave] »

    Voilà comment mon MrMalEnPoint est peut être mort de [maladie moins grave] parce qu’on n’avait que le traitement pour [maladie grave]

    (oui oui promis, un jour je le raconterais tout ça ^^)

  3. lorineb dit :

    Oui, Oui, Oui et Oui. TOUTES les situations decrites ici sont vraies, archi vraies. Suis absolument fascinée par ta manière de dire des trucs que je n’ai jamais pu expliquer. Bravo.

    • SophieSF dit :

      Ah, en le mettant au propre, je me suis dit que ce billet te parlerai, si ça s’trouve;)
      Et euh, merci beaucoup pour le compliment, mais va-donc écrire la suite, au lieu de le faire rougir!

  4. Fourrure dit :

    Ça va pas vous faire marrer mais c’est mon boulot de veto de tous les jours ça. Enfin quoique j’ai globalement plus de moyens que ça, c’est selon les ressources des gens…

    • SophieSF dit :

      Oups, non, ça ne me fait pas marrer. Le rapport aux moyens financiers doit être bien complexe à gérer…
      Merci d’avoir lu et commenté!:)

  5. Kez dit :

    Merci pour votre blog. Vous avez un style très parlant. J’aime beaucoup.

    Votre dernier post me remet en mémoire une anecdote. Supermarché : une dame de plus de 60 ans à la caisse devant moi déclare que c’est l’enfer en France… Je lui ai fait remarqué que j’avais une autre définition de l’enfer. Nous avons engagé une discussion avec la caissière… Alors la France c’est pas le paradis mais l’enfer non plus. Ils me fatiguent tous ces gens qui se plaignent…

  6. Fatj dit :

    Bonsoir,

    je sais que ce que je vais écrire n’a rien à voir avec ce billet, non pas que celui-ci soit inintéressant, mais j’ai lu votre réponse à Charlie hebdo, et je voulais vous dire merci, sans savoir où le faire… Donc voilà, merci d’avoir si bien écrit votre réponse. Ca fait du bien à lire !

    • SophieSF dit :

      Ah oui, j’avais déjà oublié ça… Cette énergie à consacrer à Odile Buisson et la médiatisation de son avis, tout ça pour vendre son livre… C’est pénible! Merci d’avoir eu la patience de lire cet « échange », et de rien:)

  7. maud dit :

    J’ai déjà eu envie de crier : mais arggggggg pourquoi je n’ai pas ici :( au choix, les choix multiples sont possibles)

    – des couches, des habits, même juste un tissus ça serait bien pour ce bébé
    – une table chauffante
    – un pédiatre
    – une couveuse
    – un centre néonatal
    – une couverture
    – de l’adrénaline

    et tenir ce bébé frigorifié contre moi, et attendre qu’il meurt doucement en lui chantant une chanson. Car à 29SA, quand on naît au PaysAvecDesPalmiers (MaisPasDeRéaBébé), on a aucune chance.
    Et même si je lui permettais de survivre, personne ne pourrait assurer ses soins car :
    – y a pas de soins
    – y a pas de médicament
    – y a pas d’argent…

    • SophieSF dit :

      Oui, ce genre de situation et de « choix » professionnel ça fait vraiment suer, pour être polie. Personnellement ça a empiré mon sentiment de révolte et mon envie d’aider.
      Merci d’avoir partagé ton expérience, c’est précieux et pas toujours évident à retranscrire (et à métaboliser).

  8. Stair' dit :

    Merci encore Sophie pour tes témoignages, ça me retourne toujours le ventre de te lire, mais j’y retourne à chaque fois, attendant le prochain assaut de tes souvenirs.

  9. SophieSF dit :

    Oui, les « assauts » se font un peu plus rares, faute de temps, j’en suis bien désolée…
    Le côté positif c’est que ça laisse du temps à ton ventre pour se remettre à l’endroit entre deux articles:)
    Merci d’avoir lu!

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