Mouettes, négresses et entrecôte

Au retour, ça fait comme un décalage. Pas seulement un décalage emmerdant comme ça :

Dessin © Rash Brax

Pas seulement. Il y a aussi les problèmes de sous-locataire qui veut bien rester dans l’appartement, mais pas payer le loyer, par contre. Ça, et gagner pendant plusieurs mois le tiers de mon salaire habituel, petit détail, déclenche une cascade d’événements désagréables.

Le compte en banque vide, le banquier livide, qui ne partage pas le même intérêt pour aller faire le guignol au bout du monde pour pas cher les principes humanitaires, le sac à dos odorant traîné de chez la frangine au canapé des amis, ou les nuits chez les parents. À 30 ans, ravie de les retrouver mais ça m’allait bien aussi d’être loin.

Dessin © Rash Brax

Il y a les proches qu’on retrouve, et qui ont un nouvel amoureux. Ou pas, justement, ou un nouveau divorce, ou un peu plus de vague à l’âme, de vie qui fait suer mais faut bien continuer, aussi. Ou peut-être pas, il y a ceux à qui on a trouvé une vraie saloperie de maladie, ou un vilain crabe, et j’aurais préféré être là quand ils l’ont su, ou quand ils étaient encore là avec leur crabe ou leur saloperie.

Il y a le boulot qui reprend, aussi. Un peu pour rester à la page des pratiques professionnelles, beaucoup pour remplir le compte en banque et améliorer la volémie du banquier.

Enfin vu que ma disponibilité de mon poste de GrosCHU s’est petit à petit transformée en démission, les gardes alimentaires à la clinique des Mouettes, question rester à la page professionnellement, ce n’est pas tout à fait au point. Mais ça fonctionne du tonnerre pour remplir le compte en banque. Une garde de 24 heures paye presque mon loyer mensuel. Enfin celui du sous-locataire plus exactement, mais c’est toujours mon nom sur le bail.

À la fin de ma garde, je passe chercher mon chèque et file manger un plateau de fruits de mer sur le port avant de reprendre mon train. Je me sens mi-pute, mi-minable. Je hais cette Clinique des Mouettes, ses déclenchements du DocteurMachin le jeudi dans la salle jaune avec la baignoire, qu’on n’utilise surtout pas, mais ça fait classe et mieux passer la facture. Et le DocteurTruc ne prend que des Vycryl 2/0, voyons, et fait les forceps au petit couronnement après deux minutes d’efforts maternels efficaces, faut bien payer les putes le personnel et les charges. Et la pharmacie à refaire avec toutes les dates de péremption, le standard qui ferme à 16h30 le week end et donc le téléphone qui sonne non stop à partir de 16:31. Donc apprendre à transférer les appels vers les chambres. Ou à les perdre, le plus souvent, on s’amuse comme on peut.

Faire aussi environ 12 monitoring pour des femmes hospitalisées par le DocteurPouet pour MAP (menace d’accouchement prématuré) super sévère, vous imaginez, avec un traitement à la pointe du progres médical, attention. Du Spasfon en perfusion, et plein d’autres trucs inutiles, toutes ces putain de perfusions à préparer, à changer. Comme ça c’est sûr que grâce au Spasfon elles n’ont plus de contractions prématurées, ouf, sauvées. Il y en a même qui ont des menaces d’accouchement prématuré proche du terme. C’est nouveau, ça vient de sortir, mais ça augmente l’activité et surtout ça paie les putes le personnel et les charges. Surtout si MadameMAPàTerme a la chance d’avoir le ticket gagnant avec un forceps après deux minutes d’efforts. Nan mais le tarif des putes du personnel et les charges n’arrêtent pas d’augmenter, comprenez. L’aide-soignante, grassement payée pour trimer au SMIC après 25 ans de Clinique des Mouettes, est ravie d’apprendre la chute des marchés boursiers, aussi, c’est sûr.

Sauf si la sage-femme pourtant aussi grassement payée ne peut pas appeler le DocteurPouet pour l’accouchement, parce que ca va trop vite et bien, et que la plupart du temps à part à entendre « Merci Docteur », adressé à celui qui a dégagé la tête et les épaules, en vous faisant avaler qu’heureusement il était là, ça ne sert à rien. Zut, privé de putes et d’honoraires? Mais non, les honoraires ça ira, sa secrétaire sait arranger ça, vous pensez bien. Privé de supplément forceps, à cause de moi. Heureusement, au prix qu’on paie les putes le petit personnel, on peut leur passer un bon savon.

En plaçant qu’ici (je cite) : « on n’est pas chez les négresses, et qu’elles n’accouchent pas à quatre pattes dans la brousse », les MAPàTerme des Mouettes. Pfiou, je serais bien restée avec plaisir écouter votre fine analyse obstétrico-racisto-mondiale, DocteurDuCon, mais MALHEUREUSEMENT j’ai des papiers/des perf de Spasfon/des monitorings de mon cul/toute la pharmacie à finir. Oh, et mais c’est la sonnerie du téléphone, que j’entends, je dois vite aller perdre sauver l’appel pour la chambre 217.

Heureusement qu’on fait des papiers, dites, çà aide tellement à ne pas attraper ce cher DocteurDuCon par le col de sa blouse remonté et lui hurler dessus que si il dit un seul mot de plus la pute  je lui paie un vol aller-simple pour le PaysDesRêves. En classe économique, en plus, non mais quelle abomination, avec la populace. Et pour soigner des pauvres, non mais ou va-t-on, grands cieux. Alors qu’écrire 7-8 fois sur des papiers divers la durée du travail, le mode d’accouchement, l’heure, le poids de naissance du nouveau-né de MadamaMAPàTerme ça apaise toute tension, pfiout. Si il en reste, l’agrafeuse pour assembler bien alignés ces précieux documents remplis avec amour et dévouement, surtout, glissés dans le carnet de santé sans une seule rature, termine le travail. Quelle paix, soudainement.

Nan, mais elle est bien, la Clinique des Mouettes, l’hôtellerie est soignée, le personnel souriant, on s’en fout pas mal que ça dysfonctionne en cas de pépin. Ou de gros gros pépin, du genre de l’hématome rétro placentaire (HRP si vous voulez parler l’obstétrique des pros) massif de la nuit, toute seule dans les murs parce que c’est l’habitude de la maison que l’aide-soignante unique aille chercher l’anesthésiste avec sa voiture, et que le bon DocteurPouet ne veut pas se déplacer et me demande d’appeler le Samu pour la transférer. Ah, mais très bonne idée, ça, j’ai préparé mon discours pour le médecin régulateur, d’ailleurs :

« Bonsoiiiiir, c’est la pute sage-femme de garde aux Mouettes! Je m’demandais comme ça si ça vous embêterait pas trop de venir chercher MadameHRP chez nous, comme ça elle meurt dans votre camion, vous comprenez? DocteurPouet dit qu’il vote pour, soyez sympa dites oui! ….Nan, je ne peux pas vous passer quelqu’un d’autre, je suis toute seule dans la clinique, ne quittez pas j’ai un double appel, des bisous! »

Bien évidemment, je n’ai pas fait ça. Il a fini après bien des palabres par se déplacer. La femme a eu une césarienne en « urgence » (ahem), nouveau-né et elle-même transférés en réanimation. Le stress de la réanimation, les équipes du Smur qui font la gueule, avec raison, le plateau de fruit de mer est bien fade le lendemain midi. Aucune discussion collégiale, aucun moyen de débriefer à part les engueulades bien hiérarchisées et humiliantes habituelles.

Comme mes FiveMinutesMeetings et ma DreamTeam de n’importe quel PaysPourri me manquent et me paraissent loin, comme j’aimerais être loin d’ici, tout de suite, sans chèque, sous-locataire, et banquier. FleuristeSansFrontières, je vais faire ça, tiens. Qu’ils aillent tous se faire foutre avec leurs mouettes à la con, leur PortefeuilleBasedMedicine, leur Spasfon et leurs déclenchements prout-prout du jeudi.

En fait j’attends le coup de fil ou l’email qui dira, en gros :

« Dis, Sophie, on cherche quelqu’un pour MerdouilleVille au PaysEnVrac, c’est pressé, départ dans 3 jours. Je t’envoie les documents, tu regardes et tu me dis, d’accord?

Envoie aussi ton passeport qu’on voie déjà pour le visa, ça gagnera du temps.

J’espère que tu vas bien, des bises! »

En rentrant de la mission précédente j’avais dit un truc du genre besoin d’atterrir quelques semaines, de reconnecter, de me reposer, mais là je signerai(s) à peu près n’importe quoi pour n’importe où et n’importe quelle durée, à cause des Mouettes.

Il y a pourtant aussi de chouettes, très chouettes moments. Des gardes moins moches ou des gardes à MoyenHôpitalPublic dans sa banlieue ingrate où j’ai vraiment l’impression que mon travail est respecté, et utile parfois. Il y a même des femmes qui viennent du PaysDesRêves, du MerdierIntégral, on peut en discuter un peu et quand elles me disent comme c’était difficile, ça soulage un peu d’entendre « Oh oui, je comprends, je crois, un peu« . Et avec celles qui ne viennent pas de ces CoinsPourris, ça fait du bien de retomber dans une forme de normalité, de reprendre un peu contact avec le boulot dans des conditions d’exercice normales. Retravailler avec d’autres sages-femmes, aussi. Certaines ont envie d’en savoir d’avantage, d’autres ont toujours voulu partir sans oser ou pouvoir le faire, c’est parfois possible de partager un peu d’expérience, parfois non. C’est loin d’être tous les jours de la tarte, bien sûr, mais c’est plus confortable.

Et puis plein de choses plus ou moins futiles, faire les soldes, trouver enfin des habits dont on a rêvé longtemps dans un pantalon à poches délavé et qui poche aux fesses depuis des mois. Ou une paire de bottes violettes après une vilaine garde, ça aide.  Revivre, enfin, dans son petit chez-soi. Aller au marché du quartier le samedi et trouver du saucisson d’Auvergne ou du fromage basque. Ou manger une entrecôte saignante dans une brasserie après des mois de ragoût de chèvre-riz-feuilles de manioc bouillies, c’est orgasmique, ça.

Ou aller la manger avec ceux qu’on a côtoyé au PaysDesRêves ou ailleurs, l’entrecôte en question, en causant du bon vieux temps et en refaisant les mêmes bonnes vieilles blagues 2 semaines, 1 mois, 1, 2, 3 ou 5 ans après, quand on a oublié comme c’était difficile, frustrant, ou pas marrant quand on y était. Et en faisant des plans pour y retourner surtout, ou plutôt surtout pas, ou ailleurs, mais bientôt.

22 réflexions sur “Mouettes, négresses et entrecôte

  1. Anne dit :

    Comme je te comprends…j’ai souvent vécue ces situations, j’aurai pu écrire la même chose. Encore et toujours merci pour mettre en mots ce que tant de personnes ressentent, sur le terrain ou au retour. Même si ce post démontre tout ton énervement, ton écriture est toujours agréable à lire…

    • SophieSF dit :

      Oui, les mouettes me pesaient pas mal, au retour;) Difficile de reprendre le rythme et de retrouver du sens!
      Merci d’avoir compris et pour ton commentaire:)

  2. PMIssime dit :

    Toujours le même plaisir de te lire ! Tes Milles et une vie, qu’elle richesse ! Beaucoup , beaucoup d’admiration pour ton parcours… Des bises!

  3. Lela dit :

    oh non, si le retour se fait, alors il n y aura plus d histoire du PaysDesReves ?

  4. ambresf dit :

    que dire? je sais pas quel est le pire, en fait, entre les mouettes et le pays des rêves …

    • SophieSF dit :

      Les mouettes, sans hésitation. Ou alors c’est mon niveau de patience qui baisse, sais pas!
      Ça veut pas dire que c’était rigolo tous les jours, mais comparé à ce genre de clinique ça correspondait d’avantage à mon idéal, pour rester polie :s (sérieux j’ai béni ces fichus papiers pour çà, huhu)

  5. livi dit :

    J’ai découvert ton blog il y a peu, et je dévore tes articles, merci de nous faire partager tout ça! Tu as réussi à faire descendre les fourmis que j’avais dans la tête, alors peut être un jour on se croisera ce qui est certain c’est que ce ne sera pas à la clinique des mouettes!

  6. Mère Geek dit :

    Et penses-tu que dans un certain sens, quelques femmes des Mouettes ont eu de la chance d’échapper aux forceps inutiles ? Même si elles l’ignorent.

    • SophieSF dit :

      Arf, honnêtement le « protocole » c’était d’appeler le gynéco pour l’accouchement, et vu comment je me faisais souffler dans les bronches à chaque dérapage, ce n’est pas arrivé souvent. Certains ne faisaient pas de forceps inutiles d’emblée, mais avaient peu de patience pdt la poussée, donc je les appelais le plus tard possible pour essayer de limiter les risques. C’etait très inconfortable, et pour moi bien moins que pour les femmes, c’est sûr :s
      Pas ma tasse de thé pour prendre en charge les gens de la meilleure façon possible, plutôt dérangeant…
      Merci d’avoir lu et pour ta question! Je sais pas si ça y répond:)

  7. varl dit :

    Aïe aïe aïe… si même la médecine doit être rentable et rapporter du profit, si l’argent arrive à gouverner même les actes médicaux, on est mal barrés quand même…
    Pendant des années, vivant dans un PaysRiche, j’ai rêvé d’avoir une mutuelle correcte qui me permette de faire des interventions que j’avais trop repoussées par manque d’argent. Maintenant que j’en ai une TROP généreuse, j’en suis arrivée à questionner presque chaque diagnostic ou demande d’analyses supplémentaires, à soupconner le corps médical de faire de l’excès de zèle pour toucher le jackpot. Plus d’une fois cela m’est effectivement arrivé.
    Triste, très triste. Merci d’avoir mis le doigt là-dessus.

    • SophieSF dit :

      Oui, c’est moyen question éthique, je ne connais pas bien le système de lien entre médecins-mutuelles mais ça semble permettre des dérapages qui sont loin d’être uniquement dans l’intérêt du patient, on va va dire ça comme ça hein…
      Merci d’avoir lu!:)

  8. merecruelle dit :

    Comment ça calme…Tu as une force incroyable,et merci de partager, de prendre le temps de nous écrire ça…

    • SophieSF dit :

      À l’époque certains retours m’avaient d’avantage ébranlée que la mission en elle-même, c’est plus facile d’écrire dessus avec un peu de recul…
      Merci pour ton commentaire!

  9. le dinosaure dit :

    Instructif… comme toujours.

    Chapeau bas! Parce que toi tu as eu le courage de partir sans te laisser freiner par l’obstacle financier…. (quand je me contente de mon bahut difficile parce que je n’ose pas… )

    • SophieSF dit :

      Moui bon après je n’ai jamais été bien douée pour gérer mes sous, ou surtout mon absence de sous! Je bouchais les trous dans mon compte en banque, pas très mature non plus…
      Je suis sûre de ne pas être un exemple à suivre en matière de bonne gestion, et pourtant j’ai la nostalgie de ces années de bohème un peu, va comprendre!:)

  10. maud dit :

    En clinique, on m a facturé une épisio (enfin la suture) il y a 8 ans. Mais je n avais été ni coupée, ni déchirée, ni suturée.
    La secrétaire c était arrangée…

  11. Mme Cracou dit :

    Merci Sophie pour le blog, je viens juste de m’inscrire dans une école de SF (reconversion professionnelle tardive) et – sans doute une étape saine et naturelle à ce stade de concrétisation du projet – je suis assaillie par le doute. et la peur, de l’activité de sage-femme, du quotidien à l’hôpital, de x et y, un peu tout en somme… et bien que je n’ai pas l’intention de faire comme toi des missions dans des pays tout pourris, pas pour le moment en tout cas vu que j’ai 3 enfants en bas âge, tes récits me remotivent à fond.

    J’ai hâte de rencontrer des collègues comme toi. Je suis sûre que ça fera passer les conneries du genre clinique des mouettes que je ne vais pas manquer de devoir vivre aussi, malheureusement. au plaisir de lire la suite de tes aventures.

    • SophieSF dit :

      oups, désolée, j’avais complètement oublié de te répondre…
      Bravo pour ton courage! Une reconversion, et pour devenir SF, wahou!
      Je te souhaite plein de belles aventures ( et pas de trucs genre la clinique des mouettes de mes fesses), et bienvenue au club:)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :