Ponts, kérosène et pessaires (1/3)

Ça fait 3 patients qui se rendaient à l’hôpital principal et qui se font descendre en traversant le pont, ce mois-ci. Ah oui, et on est le 10 du mois, au fait, petit détail. Plus les blessés, plus bien sûr tous ceux qui ne se risqueront même pas à traverser ce maudit pont. Le pont est aussi piégé, on peut voir la bombe artisanale connectée aux fils, avec en bonus la banderole du slogan de la révolution. C’est pas comme si le pont suspendu flottait à 150 mètres au-dessus de la rivière, non plus.

Ils se font tirer dessus parce que le camp de l’autre côté du pont les pense alliés avec le camp du côté du pont vers l’hôpital. Même les vieux, même les femmes, même les enfants. Pour traverser il faut payer. Double péage : acheter la paix et financer la révolution avec ceux D’EnFace, ET donner un pourboire à ceux à l’arrivée parce que c’est quand-même louche de venir d’en face, vous voyez. Ça fait doublement cher, du coup.

On travaille dans l’hôpital, du coup il y a plein de malades et de blessés qui ne viendront pas, à cause du pont, entre autres. Même sans côtés, sans bombe, slogans, péages, combats, ça prend plusieurs heures de marche pour venir des montagnes et atteindre l’hôpital. Les malades hospitalisés ont couramment marché 12 à…72 heures, en fait, pour venir se faire soigner ici.

J’étais tellement fière de moi d’avoir poliment, mais fermement, refusé de repartir une énième fois au PaysDesRêves ou le même genre. Besoin d’air, de changement, de faire autre chose dans un contexte moins désespérant. Un peu brûlée aussi, et probabilité élevée de devenir vraiment aigrie sous peu si ça continuait sur le même chemin. En plus la ChèfeDeTerrain est aussi une sage-femme, depuis le temps que j’en avais assez d’être seule, en ayant l’impression que tout le monde autour avait un boulot clair, sauf moi.

L’idée est d’obtenir l’autorisation des différentes autorités des différents côtés, en travaillant à l’hôpital en attendant de pouvoir partir dans les zones isolées par les combats, les ponts, et toutes les complications associées. Une bonne partie du personnel de l’hôpital a fui ce qui est devenu en quelques années de guerre une sorte de WildWest du pays. L’hôpital est juste au-dessus de la piste d’atterrissage du petit aérodrome, seul lien entre PetiteVille et le reste du pays, à part marcher à pied ou cheval, sans route.

La situation est bien plus tendue depuis quelques temps, seule PetiteVille n’a pas été prise par ceux D’EnFace. Les bombardements des zones d’EnFace par l’armée sont réguliers, les attaques d’en face fréquentes, des bombes dans les magasins si son propriétaire refuse de payer l’impôt pour la révolution.

Si tendue que les pilotes de KamikazesAirlines (oui bon, le nom ressemble vraiment)  font un ou deux tours d’approche et décident à la dernière minute si ils se poseront ou non. Souvent non, et donc les malades graves qui nécessiteraient des soins plus élaborés dans un GrosHôpital ne monteront pas à bord, nous non plus si il faut partir, et les provisions ou la commande de médicaments n’en descendront pas. Tout ça attendra les jours prochains, la semaine prochaine, ou des jours meilleurs, allez savoir. Parfois les militaires prennent les sièges destinés aux patients aussi, il faut respirer très fort et discrètement par les narines pour récupérer sans grimacer le monsieur et sa fracture ouverte de la semaine dernière, la femme enceinte avec sa complication qui n’attendait plus ou le nouveau-né avec une malformation opérable et qui était déjà urgent lundi dernier, par exemple. On remonte tout le monde à l’hôpital, et on attend le prochain avion 16 places, qui viendra peut-être. Ou pas. Fantastique.

Ma joie de travailler avec une consoeur et la perspective du grand soir du « midwifery sisterhood » sont assez vite calmés par la réalité. Ma ChèreConsoeur est là depuis 8 mois, indévissable par copinage, et l’état de la maternité est déplorable. Rien ou presque n’a été fait parce qu’elle veut que ce qui est fait soit durable. Quite à perdre quelques des femmes en attendant, conséquence directe de ne rien faire.

Ouais, c’est nouveau, ça vient de sortir de faire des trucs durables alors que les alentours de PetiteVille, incluant les maisons de boue séchée autour de notre maison en boue séchée à toit de paille, ont été bombardés par les hélicoptères de l’armée les 2 nuits précédentes, et régulièrement depuis des mois. Et que le système de santé ne fonctionne plus, que plus aucun accès aux zones d’EnFace ne soit possible depuis plusieurs années. Durable, mes fesses, tiens. Si ça se trouve, dans une semaine on est tous en train de plier bagages, parce que ça craindra trop, en laissant tous nos trucs durables avec nos patients durables derrière. Elle m’énerve. Vraiment.

La salle d’accouchement est moitié un dépotoir, moitié un stockage de secours de…kérosène. Pour l’avion, si jamais il a tourné trop longtemps, c’est important, elle m’explique qu’on ne peut pas faire autrement. Ah, OK. Mais voilà, j’insiste un peu parce que mélangé à l’oxygène, je le sens pas. Je passe donc pour 1. une mauviette, merci bien, et 2. une nouvelle qui n’a pas compris comment ça marche ici.

Mon problème c’est qu’il y a plusieurs MadameCatastrophe qui arrivent chaque semaine avec une grosse complication. Pas des complications de mauviettes, forcément, après 12-24 heures de marche en montagne, normalement ce qui devait se résoudre tout seul s’est résolu. C’est de l’obstétrique rétrospective. Une avec la tête enclavée en front depuis 48 ou 72 heures, son utérus tout rétracté, une autre avec une hémorragie massive, une avec une « belle » épaule négligée, plusieurs complications septiques graves,  une avec son nouveau-né en siège, la tête retenue depuis plusieurs heures, plusieurs crises d’éclampsie, des choses qui n’arrivent presque plus que dans les livres, ou les pays où c’est périlleux d’être une femme enceinte.

Pas de lumière, pas de soluté de perfusion sous la main, des cathéters bleus parce que soit disant les plus gros ça sert à rien. Vu que les complications ça n’arrive pas, hein. Hahaha. Obligée de courir partout, pour tout trouver, le super pied. Piocher dans des cartons, comme pêcher, mais c’est urgent, là. Pas de lumière, pas de pétrole pour la lampe à pétrole non plus, ou comment sauver la femme en petite culotte qui tombe en 12 leçons. Et ChèreCollègue, je ne sais pas si c’était parce qu’elle n’avait pas une jolie culotte ces jours-là, mais pffffiout, évaporée, disparue, elle était allée se coucher!

Alors que je comptais sur elle au moins pour l’anesthésie, ou pour m’aider, quoi, merdoume. Pour trouver les donneurs de sang pour MadameHémorragieDeLaMort, tiens, par exemple. Parce sans banque du sang c’est le seul moyen : convaincre et tester les proches, ou des volontaires. Aucun compatible, le seul militaire compatible et volontaire a été testé HIV+, j’était compatible et donc j’ai donné. C’est la première et la dernière fois que j’ai eu à faire ça, je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais c’est possible, et la femme avait 3 grammes d’hémoglobine à l’hémocue, je ne voyais pas quoi faire d’autre à ce moment-là, dans cette situation-là.

ChèreConsoeur m’a engueulé, le lendemain, que c’était mal, blablabla, l’altitude, se préserver. Je lui ai soufflé dans les bronches tellement fort en menaçant de faire le scandale du siècle à base d’abandon lâche dans la merde intégrale, de ne rien glander pour arranger la salle d’accouchement depuis des lustres, et tout ce qui m’est venu dans le désordre. Elle m’a enfin laissé aménager la salle d’accouchement à mon idée. Et MadameHémorragie a survécu, elle n’a pas résolu d’équation à 3 inconnues ou fait du 110 mètres haies dès le lendemain, mais elle s’en est tirée, ouf.

L’avortement est légal au PaysDesFous, mais elle pense que ce n’est pas une mesure à mettre en place, rapport qu’elle n’approuve pas ce geste. Je reste calme, hein, en comptant les curettes rouillées inutilisables.

Du coup j’ose même plus râler qu’une des seules interventions mises en place en consultation des femmes soit la pose d’anneaux de pessaire. Sans rire. Je comprends l’idée que vivre avec un prolapsus ne soit pas la joie, loin de là, mais dans un pays avec une telle mortalité maternelle je croyais que ça sauverait un peu plus de vies d’organiser des soins obstétricaux d’urgence. Je vais encore passer pour une cinglée auprès d’elle mais je me dis que ça tue moins d’avoir le col de l’utérus qui descend, finalement, que l’accouchement dystocique, l’hémorragie de la délivrance, , l’éclampsie, et l’avortement septique, par exemple.

En dehors de la Santé des femmes aussi nous avons des différents. Elle pense par exemple que les mesures de sécurité sont très peu utiles, vu que si on meurt personne ne viendra nous chercher et que Dieu l’a voulu ainsi. Ça me met hors de moi, pas seulement pour moi, mais pour le reste de l’équipe du PaysPourri, la plupart peu familiers avec la situation, venant de la capitale, et qui nous font confiance pour leur sécurité. Son idée c’est que ça n’arrivera pas, parce que ça ne peut pas arriver, il ne faut pas s’inquiéter. Facile.

Voilà, même si ça ne va pas être de la tarte j’ai hâte de pouvoir bientôt emmener une partie de l’équipe dans les montagnes, on a identifié un centre de santé désaffecté où on pourra faire une dizaine de jours de consultations, pouvoir travailler correctement sans obstacles, enfin pas les mêmes;) Promis, je vous raconterai, bien entendu.

(edit du 9/03 : la suite est disponible ici :))

13 réflexions sur “Ponts, kérosène et pessaires (1/3)

  1. Les complications décrites, je n’en ai connaissance qu’à travers mon antédiluvien Mergé, et n’ose imaginer comment une équipe pseudo installée sans lumière dans une maison de boue séchée peut intervenir. Frissons.
    Mais frissons aussi en découvrant qu’une responsable de mission impose sa vision délétère, trahit et ceux qui la mandatent et ceux qui l’accompagnent et surtout ceux qu’elle est censée prendre en charge… Le pire est toujours possible.

    • SophieSF dit :

      Aaah, le Mergé, sa couverture tissée et ses pères de l’obstétrique;)
      Oui, je me sentais bien seule, dans ce bazar. Bazar finalement plutôt confortable comparé à la suite, finalement… (la fille qui fait du suspense pourri pour le 2ème épisode, huhu^^)
      Et oui, il y avait un vrai dysfonctionnement, qui fait du bien quand ça s’arrête. Moi qui me réjouissait, pour une fois! Petit à petit ça s’est amélioré, mais c’était bien pénible, au quotidien. C’était un peu extrème comme endroit, dans tous les sens:)

  2. noé dit :

    purée, gratinée la collègue. c’est encore plus grave là-bas qu’ici ces « gens à principes ».
    mais dites, un jour, ils auront un nom, les PaysDontTuParles ? (ou alors une frise, ou je sais pas quoi, je commence à m’y perdre un peu dans toutes ces missions)

    ah oui, et LA SUITE, LA SUITE !

    • SophieSF dit :

      Ils ont des noms, les PaysEnQuestion, mais je ne les donne pas par manque de justesse de ton et parce que ma vision de la situation est partielle, partiale, tout ça:) Ça pourrait se passer n’importe où ou presque:)
      Oui, l’erreur humaine franchit les frontières aussi, j’étais peu patiente, ça n’aidait pas;)

    • SophieSF dit :

      (oui, la suite, la suite, j’y travaille encore un peu, promis ça va venir;))

  3. Stair' dit :

    Et ben…. gratinée la GrandeChefeAuxPrincipesDeMerde ! POur le coup, on est en droit de se demander ce qu’elle fait là, et accessoirement, si elle retourne en service hospitalier de temps en temps, quel comportement elle doit avoir.
    Ton article m’a sciée ce matin, j’imaginais mal que puissent y aller des gens aussi peu motivés à l’idée d’essayer d’apporter un peu de mieux dans ces PaysPourris, aussi peu compétents et aussi bornés.

    Les frissons, pour ma part, je les ai eus en imaginant la femme qui est venue avec son bébé en siège, coincé. Après plusieurs heures de marche peut-être ? Bref, j’ai frissonné.

    • SophieSF dit :

      En fait avec le recul c’est un mélange de perte de recul, de repères, d’erreur humaine, de … je sais pas, de comportment étrange, c’était difficile à décrypter. En fait, le filtrage des ressources humaines est aussi humain et plein d’erreur, ce n’est pas tout le temps comme ici, mais ça arrive, malheureusement.
      Oui, je ne me souviens plus précisément mais la femme avec le bébé en siège et la tête retenue avait marché très longtemps, oui. Son bébé avait tourné le dos en arrière, ce qui rend l’accouchement impossible par blocage, en résumé tres résumé. Elle a accouchait seule en route(le bébé était malheureusement décédé à l’arrivée, faute de pouvoir respirer).

  4. Très beau post comme toujours. Fais attention à toi et ne sors pas les cheveux mouillés surtout.

    • SophieSF dit :

      oui môman, promis;)
      En vrai, ma mère a fait le même genre de réflexion, lors d’un repas de famille, au retour de cette mission. Genre « mets donc ton écharpe mieux que ça, Sophie, il fait frais et tu risques une vilaine bronchite ». Décalage mon amour. Merci d’être venue lire:))

  5. souristine dit :

    Pffff, ça existe vraiment les sages-femmes comme elle ? Très bon billet sinon, enfin comme d’hab’!

    Et rien à voir, mais les pessaires m’évoquent toujours irrésistiblement « Cent Ans de Solitude »…

    • SophieSF dit :

      oui, il doit y avoir la même proportion de personnes dysfonctionnelles chez les sages-femmes que dans la population générale, je crois. C’était un drôle de mélange, pas évident au quotidien!
      100 ans de solitude, le roman de Gabriel Garcia Marquez?

  6. le dinosaure dit :

    Oups! on trouve aussi des gens comme ça dans des pays comme ça… et vlan une claque dans ce qui me restait encore d’illusions. Moi qui croyais que quand on s’engageait dans ce genre de missions on était dans ton style quoi…
    Pffh! ce que je peux être primaire parfois.
    Un bel article encore une fois.
    Hâte de lire la suite!

  7. SophieSF dit :

    et oui, pas tout le temps non plus, mais les ressources humaines s’occupent d’humains quoi;) (je dis ça maintenant que le temps a passé, je n’avais pas le même recul, ahem)
    Meuh non tu n’es ni primaire, ni préhistorique;) (pardon, elle était trop facile à faire la blague)
    Oui, j’écris la suite, je n’ai juste pas terminé, mias bientôt, c’est promis!:)

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