Ne pleure pas (va)

Parfois ce n’est pas si évident de savoir si c’est une bonne idée de pleurer, ou pas.

Dit comme ça, ça paraît idiot facile, mais il n’y a pas beaucoup de marge entre montrer une émotion, compatir, tout en gardant la distance nécessaire gnagnagna vous pensez bien, et trouver un moyen d’évacuer ce qui est trop difficile.

Plus exactement c’est un bordel sans nom.

Parce que moi je veux bien que pleurer sur son sort « bouhouhou, j’y arriverais jamais, pauvre de moi, et pis c’est trop dûr! » (ce qui n’est pas faux par ailleurs) ça fasse un peu passer pour la dernière des cruches. Par rapport à ce que vivent les gens autour, c’est indécent. Devant des gens qui sont en pilotage automatique à bord d’un avion qui va se crasher très prochainement, ou qui s’est déjà bien cassé la figure, ce n’est pas très adapté.

En gros, je sais que je pleure trop, mais j’aimerais bien savoir comment faire autrement. Ou si je peux faire autrement. Ou si je devrais faire autrement, en fait.

Et puis après tout, montrer son émotion, c’est aussi montrer sa part d’humanité, sous sa carapace, ce n’est peut-être pas si idiot dans ces circonstances, surtout quand ce qu’on peut faire est limité par rapport aux besoins.

Chacun a sa façon de réagir à des situations que poliment on peut qualifier de très très anormales.

Il y en a qui gueulent comme des putois râlent quasiment en continu contre tout, et tous : le matériel, les conditions de vie, la bouffe, les conditions de travail, les médicaments qui ne sont pas sécables (si, si) ou trop, ou pas assez, le personnel médical ou infirmier, le soleil qui tape, la pluie ou les bombes qui tombent, l’avion qui ne viendra pas encore cette semaine et les malades qu’ont aurait dû mettre à bord depuis 10 jours, les patients ou les gardes-malades qui ne comprennent rien de rien (salauds de pauvres! youpi, on a super bien avancé, là, ahem), qui sont trop nombreux, qui sont trop malades et qu’on n’y comprend plus rien, le GrandChefDuSiège qui ne comprend pas que nous on est à la mine et lui dans son bureau avec un double cappuccino, enfin vous avez saisi l’idée quoi.

Il y a ceux qui sont bloqués, tétanisés par le mur qu’ils viennent de se prendre en pleine face, jamais ils n’auraient imaginé leur travail au PaysDesRêves comme ça, alors prendre des décisions, c’est compliqué. Ils voudraient bien d’abord maîtriser ce qu’il se passe autour d’eux, ça leur paraîtrait un bon début. Mais le temps de comprendre un truc ou deux la situation a déjà changé, et c’est fichu. Je ne sais pas pourquoi mais ceux-là je les connais un petit peu. ( ;) )

Après, chacun peut avoir une petite larme même dans des situations qui ne sont pas catastrophiques, loin de là. J’ai souvent une vague d’émotion à la fin d’un l’accouchement, même si ce n’est pas à chaque fois. Et je maitrise d’ailleurs totalement le mouvement musculaire ascendant de la joue gauche qui remonte discrètement le masque du côté qui pleure. En souriant, et sans les mains, attention, et sans faire descendre mes lunettes. Essayez, au lieu de rigoler, ça n’est pas aussi facile que ça. Et je défie tout VieuxRoutierHumanitaireMêmeBarbu de ne pas humidifier des yeux devant un nouveau-né vigoureux tout frais, dans un camp de réfugiés sordide, ou tout autre situation où les gens meurent comme des mouches d’avantage qu’ils n’en font naître des nouveaux.

C’est différent de pleurer d’impuissance ou de rage. Dans les situations qui dépassent, les larmes de ne pas y arriver alors qu’on voudrait être meilleur. Même pas meilleur, en fait, juste moins nul quoi. Ou juste savoir par quoi commencer.

Genre ça sert à quoi de se débattre pour que les constantes (pouls, tension, température par ex. pour les non initiés) ou la présence des bruits du cœur fœtal pour les femmes enceintes soient notées dans le dossier?

(Ah oui, et je vous vous venir, genre «  han mais c’est trop facile, ça! » Sur le dossier DU PATIENT P, les constantes, pas du voisin V ou de M, celui qui est sorti mort la semaine dernière, sinon ça NE COMPTE PAS, hein. Bonus : si les traitements de P ne sont pas ceux de V, vous êtes invités en deuxième semaine, quelle chance, ne me remerciez pas surtout!)

Ça sert à quoi de vouloir faire avancer un peu le schmilblick quand une dizaine de malades décèdent par semaine, les…bonnes semaines? Sur une cinquantaine de lits, on s’entend, pas sur des milliers. Alors peut-être qu’on les fait sortir vite, qu’il y en a aussi par terre sur des matelas supplémentaires, mais même sans post doc de santé publique on voit que ce n’est pas terrible.

Ça change quoi de pleurer sur le sort d’un gars qui est gravement blessé mais qui retournera à la boucherie dès qu’il sera sur pied? La majorité sont des femmes, des enfants et des vieillards, ça élimine le risque, c’est plus ça en fait qui chiffonne.

Ou devant cette famille dont la mère et épouse vient de mourir, juste parce qu’il n’y a pas de transport d’urgence entre sa maison et le centre de santé, où elle accouchait de toute façon sans surveillance adéquate? Alors que ça aurait couté, vite fait, 2 euros 53 et une ampoule ou deux d’ocytocine, et quelqu’un qui sait mettre un cathéter veineux (vert ou gris, en se grouillant un peu quoi) stérile dans une veine pour les passer?

Il y a des tas de situations qui ne peuvent pas s’écrire, des situations ou la passage direct des larmes entre les globes oculaires et la gorge est vivement recommandé. Je ne vous ferai pas de dessins et vous épargnerai les enfants-fantômes, les tombes fraîches à comptabiliser, les camps où les gens survivent, les situations qui dépassent de loin tout entendement humain, des choses si hautement anormales qu’on ne s’en rend pas compte tout de suite. Vous aussi, postulez à CroqueMortsDuMonde, CroquesMortsSansFrontières, ou au ComitéInternationalDesCroquesMortsDeLaCroixRouge (pfiou) vous verrez que, quand-même, il y a des semaines, des jours (ou des heures) où il n’y en a pas.

Y arriver, avoir d’avantage d’énergie quand on n’en a plus et que l’espoir d’un repos prochain n’arrive pas, parce que la remplaçante n’arrive (-ra jamais) pas et que GrandChefDuSiège et ses amis n’ont pas fini leur putain de cappuccino, même si ce n’est pas juste ça.

Surtout quand au lieu de se préserver on garde la tête dans le guidon, d’abord parce que ça évite de la relever, c’est trop moche autour. Mais aussi parce que si on se préserve, toute la liste de choses à faire n’avance pas. Elle recule même, parce que des choses indispensables, là, pour avant hier, qui craignent à mort si on ne fait rien, s’empilent au dessus des choses dont on ne voit pas comment ni par quoi on pourrait commencer à les arranger. J’ai vu aussi qu’on ne comprend plus rien à la dernière phrase, ça fait ça aussi, en pire, quand la liste ressemble plus à un annuaire d’un département surpeuplé qu’à un joli post-it en coeur. (et j’adore les post-it en coeur, passons)

Parfois pour moins pleurer, ce n’est pas un scoop, on boit trop, ET trop souvent, et/ou on fume des choses qu’on ne devrait pas le faire, je sais. Parfois ça ne suffit pas de souffler en écoutant de la musique dans sa chambre ou son toukoul, la grosse fête à la bière tiède ne fait pas passer la boule dans la gorge, alors on fait des blagues.

Vraiment nulles, vraiment vraiment nulles. Et toujours les même ou le même genre. Enfin des tentatives de blagues qui feraient d’avantage de nous des candidats à une thérapie hospitalisation en psychiatrie que des postulants au café-théâtre. On se dit que ça allège un peu, de faire des blagues sur les bombardements, par exemple. Mais si ça ne nous tombe pas dessus, ça tombe sur d’autres, donc…

Dans l’équipe, il y a eu un SuperTonton, mécanicien auto à l’accent et aux talents culinaires du SudOuest qui nous auraient suffi pour l’adorer. En plus il m’a fait des étriers magnifiques pour ma « table d’examen », en fer à béton, réglables en hauteur et tout, les plus classes du PaysDesRêves. C’est mon Tonton, quoi, vous l’aimeriez tout de suite.

Dans le passé il a été militaire, et il connait le maniement des armes. Il nous a beaucoup expliqué le bruit des obus. Ça fait PAF quand ça part, puis FIIIIISSSHHHHIOU, en l’air, puis un énorme BOUUUM quand ça tombe. J’ai tout retenu le cours de balistique, comme vous voyez. Donc si on entend fort et près le PAF du départ, et moins fort le Boum, on ne risque pas trop de se prendre l’obus sur le toit. Contrairement à d’autres personnes, mais on oublie. Des mois après son départ, on l’imitait encore, et on en riait toujours. La honte.

Alors que ça tombe sur des vrais gens. Des gens qu’on va sûrement essayer de réparer au mieux quelques heures plus tard, en plus, parce que c’est entre autres pour ça qu’on est là. Alors on ne va pas se mettre à pleurer tout de suite quoi.

9 réflexions sur “Ne pleure pas (va)

  1. PMIssime dit :

    Tu sais ce que je ferai quand j’arriverai sur mon île? Et Ben je me trouverai un comptoir ;) Merci, comme toujours, de nous faire partager… Ta plume pleure mais elle est si belle…

    • SophieSF dit :

      Bonne idée, il va y avoir des nouveaux cocktails super bons, en plus!;) (j’arrive!!)
      Merci d’avoir lu et pour le compliment, je rosis:))

  2. Docbeca1 dit :

    Heureusement que tu continues à pleurer merci pour ce billet et surtout merci pour le boulot que tu fais je me sens bien égoïste là dans mon confort

    • SophieSF dit :

      Oh, j’ai fait et je fais encore plein de trucs égoïstes, tu sais:) Un jour il faudrait que j’arrive sur les petits arrangements qu’on fait avec soi-même, même au PaysDesRêves…
      Je pense vraiment que n’importe qui dans la même situation ferait plus ou moins la même chose, ne te sens pas égoïste!
      Merci beaucoup d’avoir lu et pour ton commentaire:)

  3. le dinosaure dit :

    ça change quoi de pleurer? oh sûrement pas grand chose c’est vrai, mais sans aucun doute ça fait du bien de lâcher un peu la pression à certains moments…
    et puis après tout on est tous humains non? (dit le dinosaure qui est plutôt du genre à râler comme un putois et à serrer les dents à en avoir mal aux maxillaires pendant des jours pour ne pas pleurer et qui après se dit qu’il a été bien con de ne pas pleurer)
    peut-être est-ce ce foutu espoir (qui nous ment si souvent) qui nous fait toujours un peu plus avancer…
    Un beau texte en tout cas.
    Chapeau bas, une fois encore.

    • SophieSF dit :

      oui, il y a de ca, c’est vrai! Perso je pleure plus souvent de frustration que dans mon ideal d’optimiste, mais j’y travaille;) Les drames des gens cotoyés m’ont toujours affectee, comme de nombreux soignants, et on a beau s’y préparer, ca ne change pas tout…
      Merci d’avoir lu!:)

  4. One Day ... dit :

    C est très touchant …
    Les larmes sont une forme de hurlement silencieux.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :