Trauma et couches-culottes

Je suis médecin généraliste, j’ai 33 ans, il m’arrive de parler ailleurs de tout autre chose*. Nous avons en commun, avec la rédactrice de ce blog, d’avoir toutes deux travaillé pour GrandeOrganisation. Nous ne nous connaissons pas, mais je n’ai aucun mal à nous imaginer dans un quelconque PaysdesRêves, tiraillées entre contraintes et convictions. Celui dont il va être question ici aurait pu être cousin, frère ou compatriote de Marie-Rose, dont vous n’avez  pu oublier l’histoire. Inutile cette fois de vous projeter trop loin, c’est d’abord sur les trottoirs de Paris, où il s’est échoué après avoir choisi de tout quitter, que son récit commence. Voici un bref aperçu de l’autre côté du miroir, vu d’un centre de soins psychologiques destiné aux migrants victimes de violences, où chaque jour voyait arriver sa nouvelle Marie-Rose. 

*@NBLorine

Le Centre propose des soins psychologiques et médicaux à des populations en souffrance, fuyant les persécutions ou une zone de conflit, qui sont venues chercher asile et protection en France.

1 an. Une année passée à écouter l’exil, à questionner l’asile, à interroger et déconstruire des symptômes avec les consultants du Centre parisien d’une organisation humanitaire tentaculaire, plus connue pour ses actions hors de nos Frontières. Médecin généraliste au sein d’une équipe de psychologues, d’interprètes et de travailleurs sociaux, à l’autre bout du douloureux chemin emprunté par ceux qui ont fait le choix de fuir le Pays des Rêves.

Evariste a 31 ans, il vient de ce beau pays qu’il nomme rarement. Nous le suivons maintenant depuis plusieurs mois.

Un « beau » suivi, comme on dit parfois. L’adjectif a pourtant quelque chose de troublant, s’il est mis en perspective avec les atrocités lâchées du bout des lèvres dans ce bureau de consultation. Par « beau », on entendrait plutôt bénéfique, régulier, qui a abouti, on ne sait trop comment, à améliorer l’état du patient. Ici « beau » s’entend aussi comme belle relation thérapeutique, et en allant plus loin il semble qu’il n’y ait aucun hasard dans le choix de ce mot.

Beau, il l’est plutôt. Pas tant physiquement que par ce trait tout particulier que lui confère son statut de jeune père isolé, arrivé en France avec sa fille de 2 ans et demi. Il détonne parmi la masse d’ hommes seuls que nous recevons habituellement. Aujourd’hui, il évoque son enfance, son père.  Un homme puissant, qui comptait parmi les bras droits du très démocratiquement élu Président des Rêves. Lui a grandi dans l’insouciance, parmi les enfants d’hommes de pouvoir, aucun d’entre eux ne semblait préoccupé par son avenir.

Jamais il n’aurait imaginé devoir un jour vivre dans une chambre d’hôtel sordide avec sa fille, ni faire la queue pour quelques colis alimentaires. Puis est venu le temps de l’engagement politique, du militantisme exercé en cachette, des menaces, de l’emprisonnement. Du viol, des viols. Enfin l’exil vers la France avec Rosybelle, dont il a inventé le prénom en contractant ceux de ses deux grand-mères. Il trouve difficile d’élever sa fille seul. Il dit d’elle qu’elle est turbulente, et de lui qu’il se doit à la fois d’incarner l’autorité et la douceur. Il est inquiet, n’a pas appris comment le faire, mais ne se plaint pas. D’ailleurs sa situation de père célibataire a tendance à éveiller la compassion chez ses compatriotes, et il se fait aider par les femmes de la communauté, qui raillent avec gentillesse sa perplexité.

Pourtant, souvent, « c’est dur ».

Il raconte la constipation de la petite fille parce qu’il n’a que des boîtes de conserves dans les colis alimentaires, ou comment il met ses chèques solidarité de côté pour lui acheter des couches. Comment parfois, le soir, il l’entend tousser et craint de devoir l’emmener à l’hôpital pour son asthme, c’est arrivé, une fois, il n’a pas osé prendre le métro sans ticket, de peur de se faire arrêter. Parmi nos patients qui ont fui le Pays des Rêves, il est le plus lettré, le plus doux et le plus touchant.

 Il y a quelques mois de cela, lorsqu’il est entré pour la première fois dans la salle d’attente du Centre, il incarnait à lui seul toutes les facettes de la  -complexe et controversée- définition du psycho-traumatisme.

Confronté à des évènements si violents qu’ils dépassent les capacités d’un esprit sain à les intégrer, Evariste a dû mettre en marche au Pays ce qu’on nomme pudiquement « des mécanismes de défense ». Arrivé en France, pourtant en sécurité, il continue de fonctionner selon le même mode, en roue libre, incapable de mettre seul le coup de frein nécessaire pour bloquer le phénomène : dans les rues de Paris, il pensera longtemps encore que la personne qui marche devant lui peut être abattue devant ses yeux, et sursautera à chaque coup de klaxon. Cet état d’hypervigilance le poursuivra des semaines, jusqu’au milieu de son sommeil, interrompu au moindre bruit, la peur déferlant violemment avant de se retirer, tandis que revient lentement  la conscience d’être en sécurité.

Des mois durant, j’ai pu observer ces souvenirs envahissants, répétitifs, s’emparer de lui, recroquevillé sur sa chaise, le laissant tremblant, en sueur, le cœur battant et «proche de la mort ». Je l’ai écouté décrire ce sommeil de mauvais qualité, ces éveils tourmentés, l’impossibilité à se concentrer qui en découle, l’inévitable dévalorisation qui s’ensuit.

Lors de cette ultime consultation, il laisse Rosybelle jouer en salle d’attente, pour évoquer un dernier sujet. Sans gêne aucune, il aborde les problèmes d’impuissance qu’il a connu avec son épouse dans les suites des violences sexuelles. Elle est restée au pays avec leurs deux autres enfants, 6 et 4 ans, mais il ne désespère pas pouvoir les faire venir en France, un jour. Avec une franchise déconcertante, il évoque son absence de désir, parvient à me faire sourire de son manque de motivation à séduire les femmes parisiennes, pourtant si belles. « Docteur, vous savez, nous, au PaysdesRêves, on aime trop les femmes ».

Il semble craindre que cette absence de libido dure toute la vie, mais le ton de l’entretien est léger, et c’est bien la première fois.

Evariste fait partie des rares patients qui ont obtenu une réponse favorable à leur demande d’asile, après un premier refus, un recours et de longs mois passés dans l’incertitude et la précarité des hôtels sociaux.

A ma connaissance, il n’existe toujours pas d’offre de soins de service public capable de proposer des psychothérapies associées à des soins médicaux dans la langue du patient. Le Centre fermera ses portes courant 2013.

7 réflexions sur “Trauma et couches-culottes

  1. B. dit :

    Ce message est terrible.
    Quand tu que le Centre fermera ses portes en 2013, ça veut dire qu’il ne sera remplacé par aucune structure similaire ?
    Une pétition électronique pourrait-elle avoir une once de pouvoir ?

  2. lorineb dit :

    Il n’y aura pas d’offre de soin équivalente. Les ONG prennent parfois des décisions de fermeture de projet sans s’assurer de la suite, à l’étranger comme en France. C’est difficile à entendre mais c’est comme ça. En tout cas c’est toujours très mal compris des équipes qui ont travaillé sur ces projets.

  3. le dinosaure dit :

    J’ignorais que les ONG intervenaient de cette façon en France… Étant assez régulièrement face à des élèves qui arrivent de pays « troublés » je me suis toujours demandé s’il y avait des possibilités de suivi psy pour eux. Dans ma ville ils n’ont pour ainsi dire accès à rien… Mais hélas, je constate que là aussi ça ne dure pas forcément.
    Étranges similitudes entre enseignement et médecine.
    Un texte coup de poing une fois encore sur ce blog.

  4. PMIssime dit :

    Encore un post , ici, qui met des claques…salutaires . Le regard de ces hommes et femmes…celui qui te vrille les tripes parfois…pas la peine de comprendre la langue. Sensation d’impuissance, d’incapacité à leur offrir un soutien plus qu’une prise en charge ponctuelle, la possibilité seulement de les orienter vers l’unique association de la pourtant grosse ville…Mais aussi la chance d’avoir choisi un métier qui te permet de croiser leur chemin… vraiment….

    PS: Les crédits alloués aux demandes d’interprètes ,en PMI, se réduisent aussi comme peaux de chagrin…pour l’instant il nous est encore possible de s’occuper des primo arrivant, n’ayant aucune couverture sociale, mais pour combien de temps…

    Bon Sophie, va falloir que je passe 2 fois plus de temps au comptoir si je dois attendre tous les futurs excellents post de ton Hôte et des tiens… .;) pas bon pour mon foie tout ça…

  5. Aragon dit :

    Merci pour ce billet, et à SophieSagefemme pour l’invitation.

  6. Aragon dit :

    J’en profite pour signaler une information passé inaperçue. Évariste a obtenu, comme la grande majorité des demandeurs d’asile, son statut de réfugié lors de son recours exercé auprès de la Cour Nationale du Droit d’Asile, contre le refus opposé en premier lieu par l’OFPRA. Cette situation s’est depuis longtemps installée (càd nombreux refus injustifiés de l’OFPRA, cassés par la Cour).

    Par ailleurs, pour rédiger un dossier de demande d’asile, ou de recours, une aide minimale est nécessaire : interprétariat, traduction de documents. La loi prévoit que l’État doit fournir cette aide, sans quoi l’accès à l’asile perdrait son effectivité. Il sous-traite cette tâche à des associations qu’il mandate et finance ; ce n’est pas cher : quelques millions €/an, notamment grâce à la contribution d’innombrables bénévoles.

    Or, depuis janvier 2011, le gouvernement ne finance plus l’aide au recours devant la CNDA, mais seulement la première aide, devant l’OFPRA. C’est une catastrophe, et en pratique une négation du droit d’asile. Dans ma ville, cette aide subsiste, difficilement, à coup d’appels aux dons privés, mais ça ne tiendra pas longtemps.

    La toute petite fraction des gens broyés par la violence dans leur pays, qui arrive chez nous, nous trouvons le moyen de continuer à leur rendre la vie la plus infernale possible.

    • lorineb dit :

      Merci pour ces précisions indispensables à la lecture de ce type d’histoire. J’ai beaucoup hésité à inclure une petite note explicative du parcours d’un demandeur d’asile, mais il est si complexe et difficile à synthétiser! C’est impensable de réaliser les migrants doivent être en mesure de maîtriser sur le plan technique et administratif alors même qu’il sont brisés par le parcours d’exil et la solitude.

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