Tyson, des lunettes et des cases

Ça doit être humain après tout, de ranger les gens dans des cases, par catégorie : les bons, les moins bons, les méchants, les gros méchants, les tout pourris, les pas humains, la liste est longue. Un placard géant, grand comme un vestiaire d’équipe de hockey, tellement il y en a. Dans les pays comme le PaysDesRêves, c’est trop fastoche, cette histoire de cases. Tellement de gens, fabriqués comme vous et moi et qui endurent un enfer, tellement de victimes, d’individus laissés à crever comme des rats niés, délaissés, soit parce que tout le monde s’en fout, soit parce que ça arrange ceux classés dans les VraisPourris. En plus avec toutes ces filles et femmes violées de 18 mois à 78 ans, toutes ces Marie-Rose, ici ça fait un classement du tonnerre.

Alors oui, c’est tentant de ranger les gens dans des cases, surtout ceux qui entrent largement dans les critères de la case GrosseEnflure ou GrosMéchant. On s’occupe des Bons, on les soigne, les sauve tous et on méprise les Méchants. Les doigts dans le nez, je vous dis.

Le quotidien de ce centre de santé est rempli de gens qui rentrent à l’aise dans les cases des Bons. Des femmes, des vieux, des enfants, des blessés, des fracassés par la guerre, des TousFoutus à cause de la misère et ou du VIH, des tuberculeux, des femmes violées, des femmes enceintes, des malnutris, des qui mourront avant même qu’on sache ce qu’ils ont. Mélangez les ingrédients ci-dessus, laissez mijotez dans cette ambiance de rêve et vous y êtes.

On voit entre 7.000 et 8.000 patients par mois, tous les mois, 6 jours sur 7, dans le quartier périphérique de la Capitale le plus exposé à la guerre ou à la « somalisation du conflit« , comme disent les pros de la MerdasseDuMonde. Ce n’est jamais bon signe de se comparer à la Somalie, enfin pas récemment. Si on vous demande, mais ça m’étonnerait, « somalisation du conflit » ça veut dire que plus c’est compliqué, plus on n’y comprend rien de rien à cette guerre.

Enfin nous on les met dans la case des Bons, les gens qu’on soigne, mais il y en a qui pensent qu’ils ne devraient pas y être. Les habitants du QuartierPourri sont délaissés par le gouvernement du PaysDesRêves parce qu’on n’aide pas son ennemi en temps de guerre. Même si l’ennemi est enceinte, cul-de-jatte, à l’agonie ou a moins de 5 ans ou plus de 70 ans, on sait jamais (plusieurs réponses possibles). C’est pas comme si il y avait des grandes conventions internationales signées exprès pour que ça n’arrive pas, ces histoires de côté de la Somalie et de civils pris au piège au milieu.

Voilà. 8.ooo Bons mensuels, la Somalie du PaysDesRêves, des VraisMéchants, cocktail parfait pour avoir de belles cases bien définies, c’est bien plus facile à comprendre, et pour fonctionner au quotidien.

Ce projet est une usine à gaz qui nous dépasse régulièrement. L’InfirmierChef fait un triage à l’ouverture le matin. La cour arrière donne le vertige. Ça braille, pleure, supplie quiconque d’entre nous s’y aventurant de prendre l’enfant fiévreux, convulsant, saignant, vomissant, purulant, teignant, bref, vous avez compris qu’il y a des paquets d’enfants. Ils sont admis en priorité, d’abord ceux qui convulsent ou ont perdu connaissance, ensuite les FrontsBrûlants, les diarrhéiques ou vomissant, les gravement malnourris, les nouveaux-nés. La cour des miracles de la pédiatrie, avec plusieurs perdants par jour. On en ressort suivis par les mères, leur enfant dans les bras ou leur pagne, couverts de morve et plus si nécessaire, et on entre dans le centre de santé.  Juste derrière suivent les adultes mal en point, les blessés graves, les vieux, les éclopés qui ne vont plus aussi bien que quand ils allaient mal avant, les femmes enceintes qui ont l’air très en travail, très fiévreuses, comateuses ou qui saignent. Une fois le triage terminé, ils sont admis dans une salle de Soins Intensifs. Ne vous emballez pas, hein, on est pas au Cook County’s Hospital, personne ne va crier triomphalement « NFS, Chimie, Iono, Coag, CTScan, et on le monte au bloc, viiite!« , en bloquant l’ascenseur.

Dans cette grande piece on a disposé une douzaine de lits de camp en toile de plastique, on accroche les perfusions avec du sparadrap au mur ou aux poteaux du paravent. Ce matin-là une femme accouche alors les autres attendront un peu pour le paravent. Ceux qui nécessitent des soins hospitaliers sont ensuite transférés en ambulance, nom bien pompeux pour l’arrière d’un Land Cruiser pouvant contenir un patient allongé, 3-4 assis, et les accompagnants qui vont assurer les soins de confort à l’hôpital. Si il reste des places, on essaie d’y caser ceux qui ont vraiment besoin d’une radio, si il y a de l’électricité dans le centre qui peut les faire quand c’est ouvert.

Ceux qui sont moins critiques mais doivent être vus aujourd’hui entrent dans un second temps. Les enfants puis les adultes sont vus en consultation par des InfirmiersConsultants du PaysDesRêves, dans une grande salle avec 7-8 postes de consultation. Ils appellent le médecin en cas de doute sur les cas compliqués. Dans un coin il y a un lit d’examen pour ceux qui auront un examen clinique, autrement que sur une chaise ou sur les genoux de leur mère.

Les femmes enceintes, ou violées, ou qui viennent pour un problème de femmes sont vues par Espérance, « mon » infirmière du PaysDesRêves, et par moi. Petit à petit elle voit les femmes en autonomie et m’appelle si elle a un problème. C’est tout nouveau, tout beau, cette ConsultationDesFemmes. Je suis revenue au PaysDesRêves pour la mettre en place après ça. L’idée est de proposer une consultation de  gynécologie-obstétrique, pour permettre de voir confidentiellement les femmes violées du QuartierPourri, et de former Espérance par compagnonnage. Et ça marche plutôt bien, dans notre salle de consultation de 4 m², dont les fesses d’Espérance occuperaient presque un quart.

Mais le plus important, c’est que ma salle de consultation a une porte. Qui ferme et tout. Même que de temps en temps, certains frappent avant de rentrer, ce qui me met de bonne humeur pour toute une semaine.

Et quand ce grand gaillard attend sur « notre » BancDesFemmes, près de notre porte, orienté par un InfirmierConsultant, Espérance le repère vite. Elle commence à rouler des yeux. Il est difficile à rater : 1m90, crane rasé, trop baraqué, trop bien habillé, grosses Nike, regard buté, il prend 2 places sur le banc et il s’en fout des dames âgées debout ou accroupies par terre. C’est déjà arrivé qu’on voie le mari des femmes qui sont traitées pour une infection sexuellement transmissible, mais habituellement elles reviennent avec ledit mari contrit et leur fiche de consultation où j’ai marqué « Reviendra avec son mari+++ ».

Mais lui est seul, rien sur sa fiche, ça ne colle pas. Après interrogatoire de l’InfirmierConsultant, il aurait un problème mal placé et personne ne peut le voir dans la salle de consultation collective. Le médecin  a dû partir pour transférer un patient trop mal pour voyager seul vers l’hôpital. Rapide coup d’oeil, il y a déjà une dizaine de patients qui attendent le retour du médecin, assis ou allongés par terre près du lit d’examen. Sur le lit d’examen il y a 4 enfants en rang d’oignon. Ça crie à 120 décibels dans la grande salle commune. Les InfirmiersConsultants regardent des gorges, des tympans, des résultats de tests rapides de palu, écoutent vaillamment les poumons des petits qui toussent, prescrivent, orientent. La salle des soins intensifs s’est remplie de nouveau. Il pleut sur le toit en tôle, on a tous une furieuse envie de terminer cette journée le moins tard possible. On doit être partis dans moins d’une heure et demi, en emmenant les derniers à transférer à l’hôpital.

Il a fait du forcing pour rentrer, il a fait peur au gardien du centre de santé. On a encore une dizaine de femmes à voir avant la fermeture, avec Espérance on croise les doigts pour que rien de compliqué n’arrive avec elles. Il commence à me plaire, tiens, lui. C’est son tour, Espérance l’appelle. Il entre et me tend sa fiche.

Nom : Tyson; Prénom : Tyson; Âge : environ 16 ou 17 ans; Adresse : QuartierPourri. Vient pour : trou sur la verge depuis un peu de temps, écoulement purulent, brûlures.

Bon.

Espérance le regarde par dessus ses lunettes quand il s’assoit, moi aussi, notre autorité quoi.  Elle décide qu’on va laisser la porte ouverte. Non négociable. J’approuve du bout des lèvres. Il ré-explique qu’il a un truc bizarre depuis quelques temps, ça coule, des douleurs en urinant. Espérance traduit et on l’examine, dos à la porte. Il a un chancre, un écoulement important, une « belle » adénopathie inguinale. Il dit que ça ne fait pas mal, je n’insiste pas. Sur une échelle d’aisance de 0 à 10 je suis environ à moins 47. Hop, hop, facile, ça fait syphillis+gonococcie+diagnostic différenciel, pas de laboratoire possible, traitement, conduite à tenir. Enfin on va vite pouvoir finir les consultations des dernières femmes et rentrer avant que le QuartierPourri ne redevienne un petit coin de Somalie pour la nuit. Espérance lui injecte la pénicilline G dans chaque fesse, il ne fronce même pas un demi sourcil. Elle lui explique le mode de transmission, comment se protéger, comment ne pas contaminer d’autres partenaires sexuels. Tyson regarde dans le vide, à sa gauche.

Pendant qu’il se rhabille, il déballe le reste de sa vie. Il a été enrolé de force comme enfant soldat par le principal groupe rebelle du PaysDesRêves à 10 ans. Ils sont venus un matin et ont pris les plus costauds de sa classe. Au début il était aide de camp, c’est à dire l’esclave des plus âgés du groupe, puis il est passé combattant, quand il est devenu un homme, vers 13 ans. Il donne des détails qui ne trompent pas, des histoires de chair à canon facile avec quelques bières et quelques grammes de solvant. Il viole régulièrement des femmes ou des filles aussi, c’est facile avec toutes ces armes et ce qu’ils prennent, dit-il. Il suit les ordres, ou les opportunités qui passent.

Pour me donner bonne figure derrière mes lunettes, je lui fais prendre son azythromycine et son céfixime. C’est fou comme deux antibiotiques peuvent m’empêcher de penser à la fille violée du QuartierPourri que j’ai vue ce matin, entre autres. Comme ça permet de ne pas juger à chaud et surtour d’oublier ces putains de fichues cases de merde, un peu. Je lui explique que je dois discuter avec le médecin et qu’il doit revenir la semaine prochaine, toujours sans arme. Il est d’accord, il a un demi sourire de soulagement, on dirait, et il nous remercie très poliment. Espérance roule encore un peu des yeux, mais déjà moins.

Tyson reviendra plusieurs fois pour son suivi. Il continuera même à venir en consultation après être guéri, pour des bricoles qu’il continuera à nous expliquer porte ouverte. Un jour, je trouve que je l’ai assez vu comme ça, et je lui dit, gentiment. On a fini par avoir un début de lien de confiance ensemble, une habitude au moins. Ce jour-là, sur le pas de la porte, Tyson explique qu’en fait, son problème maintenant, c’est qu’il voudrait savoir comment tomber amoureux, pour de vrai. Mazette, je veux bien essayer de plaider sa cause auprès des intervenants de la Maison des Jeunes de QuartierPourri, mais on tombe d’accord que ce n’est pas gagné, sur ce coup-là.

On va fermer la porte, tiens, aujourd’hui. Je vais ôter mes lunettes, aussi. Et paf, en pleine face, la case.

15 réflexions sur “Tyson, des lunettes et des cases

  1. PMIssime dit :

    Encore une fois, Merci pour ton article! Outres qu’on le lit comme un livre , en attendant fébrilement d’avoir la fin ( comme tous les autres d’ailleurs) , il est salvateur! Que tu as raisons, c’est si rassurant de mettre les gens dans des petits catalogues. On le fait tous , hein, mais humainement et professionnellement c’est si dangereux. Je me rappelle avoir reçu un homme qui sortait juste de prison pour violences conjugales: une des consultation les plus émouvantes que j’ai vécue. Et puis dans les évaluations médico-sociales, en cas de signalement ou d’informations préoccupantes, les professionnels ( dont moi) partent souvent du principe que le père est défaillant ou absent ou maltraitant, alors si parfois c’est vrai, les choses dont beaucoup plus compliquées qu’elles en ont l’air… Enfin Merci encore! Je bois un coup en attendant le prochain ;)

  2. Céleste dit :

    On a parfois l’impression que ce que tu racontes est tellement fort que ça se suffit à soi-même. Mais en fait, non. C’est aussi que tu le racontes particulièrement bien.
    Et je me dis ça à chacun de tes billets.

  3. Morgane dit :

    C’est tellement bien écrit! A quand le livre?

  4. sfelly10 dit :

    Quel plaisir de vous lire… ces articles où on passe du rire aux larmes et vice versa (des fesses de 1m3? nooon?)
    Je comprend un tout ptit peu mieux ces femmes, celles qui arrivent à fuir le Paysdesreves ou le Merdierintégral et « débarquent » chez nous, avec un pagne (et un bébé dans le ventre. Je travaille près d’Orly), leur résistance à la douleur, leur stoïcisme (« ça va un peu »)…

  5. anneallet dit :

    Merci. Cela remets quelques idées, concepts, réalités à leur place! Si tant est qu’ils en ai une…

  6. Babeth dit :

    Pas mieux. J’suis scotchée, comme à chacun de tes billets.

  7. fredledragon dit :

    Aïe ça devient compliqué là, le méchant qui veut devenir gentil et qui finalement était méchant mais pas méchamment… Je sens que cet épisode faudra le couper au montage car c’est trop compliqué ;)

  8. SophieSF dit :

    @PMIssime : oui, c’est tellement ça : « humainement et professionnellement c’est si dangereux », et oui c’est compliqué.:) À la tienne!;)

    @celeste : oui, c’est fort, et merci beaucoup!:)

    @morgane : merci:) (pas prévu, ou alors je ne suis pas au courant;) )

    @sfelly10 : oui, Espérance avait une belle chute de rein, dont le volume est confidentiel, huhu. Ah oui, le « ça va un peu », c’est trop ça, il y a pleins de PaysDesRêves où « ça ne va pas » ça n’existe pas dans la langue, épatant:) (vous pouvez me dire tu, enfin si ça va pour toi/vous, je déprime de me sentie vieille, sinon;) )

    @anneallet : voui, ça m’avait bien mis un gros coup de pied au c** salutaire, cette histoire.

    @babeth : pareil, pas mieux, du coup. Merci beaucoup d’être venue lire, en vrai:)

    @fredledragon : bon, si on le tourne, cet épisode, je t’embauche comme script-girl, tu m’as convaincue! :)) Je compte sur toi pour suivre tout ça de près;) (on garde tout, non mais, dis donc;)

  9. One Day ... dit :

    Whouaouh je viens aussi de prendre une claque ! Super texte fond et forme , questionnant chahutant perturbant emouvant vivant ! Tellement qu il est difficile de le ranger dans une seule case :) !

  10. Romane dit :

    Une petite illustration des cases qui ne rentrent pas dans des cases…

    http://alma.arte.tv/fr/

  11. Epitaf_ dit :

    Il est beau ce texte.

    Quand je suis sur le point de cataloguer quelqu’un, j’ai toujours ce « je ne sais quoi » qui me rattrape, m’en empêche : me sauve.

    Je ne saurais jamais ce que c’est de vivre toutes ces choses là. Mais je compte sur toi pour toujours me les conter, avec ta plume et ta sensibilité, sans sensationnalisme jamais, mais toujours avec passion.

    Tu es au croisement d’un docu Arte, d’une émission de France Inter, et d’un excellent roman.

    Tu es d’utilité publique.

  12. Tigresse dit :

    Le vertige face à l’insondable complexité humaine… Ton article est très intéressant, et incroyablement touchant.

  13. Lapunaise dit :

    Merci, en cette soirée sur-pourrie ici, je crois que là de chez vous, ma soirée serait superconfortable. Alors j’va remballer mes emmerdes, en faire un petit paquet tout riquiqui et laisser la place au bon, et à la réflexion.

    Tout merci, pour tout.

  14. jlagab dit :

    Voilà, tomber amoureux… Ça doit se guérir, un cœur déchiqueté… Déchiqueté par la perte des siens, déchiqueté par sa propre transformation en barbare, déchiqueté par le regard de ceux qui te voient mauvais, à jamais mauvais. Ça doit se guérir… Au moins ça se soigne, les regards de sophiesagefemme comme autant de fils qui recousent, un peu. Et ses mots, comme autant de caresses coups de poing qui façonnent de l’humain, de l’humain, de l’humain.

  15. SophieSF dit :

    @One Day : merci beaucoup pour le lien!:)

    @Epitaf_ : merci beaucoup pour ton commentaire:) Oui, c’est dûr de ne pas cataloguer les gens. (merci beaucoup pour les compliments, euh, ouhlala)

    @tigresse :merci et merci d’avoir lu:)

    @la punaise : désolée pour ta soirée très pourrie. Tout de rien, pour tout;)

    @jlagab : merci beaucoup d’être venue commenter! Oui, il était en tous petits morceaux, et je ne sais pas si on s’en remet. Il a continué à vivre, autant je ne suis pas fan de la « résilience », autant qu’il ait vidé son sac et ait cherché de l’aide, c’est déjà positif. Merci encore!

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