Les clés de l’armoire

« Sophie, au pays des rêves, on attend de toi que tu SU-PER-VISES. C’est la clé de l’amélioration de la qualité des soins à l’hopital, c’est important. »

Genre, moi, sage-femme de 27 ans, 3 ans de diplôme au compteur, je sais su-per-vi-ser, hein.

Ah mais oui, voyons, j’ai travaillé dans un CHU, en équipe avec des infirmières, des aides-soignantes, des auxillières de puériculture et des agents hospitaliers, alors vous pensez bien que ça me connaît. D’ailleurs quand j’étais étudiante sage-femme de 4ème année, dans le CHU d’à côté, j’ai su-per-vi-sé des étudiantes de 1ère et 2ème année, tiens, c’est vous dire l’étendue de ma grande expérience de cadre. J’en ai connu des cadres, qui me su-per-vi-saient, mais la bonne confraternité me permet juste de dire qu’elles n’ont pas toujours été à la hauteur de mon idéal. Genre pas l’employée du mois en team building, la surveillante-chef.

Alors quand la question de la supervision dans ma description de poste de ma première mission est abordée, lors des entretiens pré-départ, j’ouvre grand mes oreilles et j’inspire, j’expire. J’essaie d’interroger le plus grand nombre de personnes qui ont déjà su-per-vi-sé avec succès et je note tout compulsivement dans mon carnet préféré. Ça évite de laisser voir ma panique. Parce que j’ai très envie de partir au PaysDesRêves dans 48 heures, quand-même, alors je ne vais pas me laisser impressionner par des trucs pénibles où je ne comprends rien pas tout. J’essaie d’imaginer ce que ça va être, je note et approuve à grands renforts de hochements de tête et sourires les idées de réunions d’équipe, comment travailler ensemble dans la même direction, motiver l’équipe, et les erreurs à surtout éviter sinon on va tous mourir.

Une espèce de « La supervision hospitalière au PaysDesRêves pour les nuls ». Ou plutôt « Comment ne pas se décrédibiliser et tout faire foirer en quelques heures pour les nuls ». Plus sérieusement, je trouve quelques livres, quelques guides, je photocopie tout ça pour les ajouter dans mon sac, en espérant que ça me parle d’avantage quand j’y serais.

Sauf que ça n’existe pas des guides pour la vraie vie quotidienne au PaysDesRêves. Après des débuts chaotiques, j’essaie de comprendre le fonctionnement du service, il faut bien se mettre à commencer à su-per-vi-ser. Pour que vous compreniez tout, quelques explications s’imposent.

Il n’y a pas d’autres sages-femmes dans l’hôpital. Pas non plus de leur trace ailleurs au PaysDesRêves. Le plan quinquennal de formation des sages-femmes est dans un carton qui n’a pas encore été livré au Ministère de la Santé, des Affaires Sociales, de l’Enfance et de la Condition Féminine (sérieux, ça s’appelle comme ça, c’est la dernière fois que je l’écris, promis). L’argent pour le financement du plan quinquennal sage-femmesque est pourtant arrivé, et rapidement transformé en 4×4 ministériel rutilant au Ministère. L’équipe est formée d’infirmières payées par cette même administration. Pas payées plus exactement, enfin pas très souvent. Pas cher, aussi, l’équivalent d’une trentaine d’Euros mensuels. Du coup, fréquemment je n’ai personne à superviser, à par moi. Ou juste la ChefDePoste, le nom de la cadre de soin au PaysDesRêves. Genre avec mon carnet, mes guides et mes années d’expérience comptées sur pas beaucoup de doigts d’une seule main je vais la superviser, mais bon, admettons et gardons l’espoir. Heureusement, ChefDePoste est aussi impliquée que possible vue la situation et on s’entend bien rapidement. Je découvre que je dois passer plusieurs épreuves du feu pour gagner mon grade de cadre, mais à leur place je ferai tout pareil je crois.

Pour favoriser la présence au travail et compenser l’augmentation d’activité, GrandeOrganisation complète leur salaire avec une prime mensuelle. Ça permet aussi des conditions de vies plus décentes pour le personnel qui travaille avec nous. L’attribution de cette prime est donc pro-ratée au nombre de jours de présence. C’est InfirmièreDeChoc qui s’occupe du registre de présence pour l’hôpital, et je participe à élaborer celui de la maternité. Ça nous déprime tant ça ressemble à du flicage. On a bien compris l’idée et le but ultime d’offrir des soins de meilleure qualité grace à leur présence et leur motivation meilleure, mais ça reste en travers de la gorge. On débarque dans leur pays, pour des raisons valables hein, mais bon. On s’installe dans l’hôpital pour y soigner des gens. Gratuitement. Évidemment les gens viennent en masse et bien amochés, depuis le temps qu’ils attendent. Ils ont besoin d’accéder aux soins. Avant notre arrivée, le taux d’occupation des lits est d’environ 20%. Services parfois avec zéro soignant pendant des heures, des jours. Soins payants, médicaments qui manquent, taux de mortalité au plafond. Là il dépasse 120% quand c’est calme, pas de pic de palu par exemple. Faute de pouvoir pousser les murs on installe toujours plus de malades sur des matelas ou des nattes par terre. Hahem. Ma super mission de su-per-vi-sion, là, je la sens moyen.

Alors je fais des toutes petites touches, je plante des petites graines qui mettent longtemps à pousser, quand elles poussent. Même si je bouillonne de voir tous les trucs qui vont de travers et toutes les choses à arranger, genre à terminer pour avant-hier tant qu’à faire. Et pendant ce temps-là, le service continue à se remplir, on gère sur un fil des situations à faire sortir les yeux des orbites et il y a très régulièrement des lits vides au petit matin qui me font chier. Vraiment, vraiment chier. La femme quittée la veille au soir vivante, pas super stable, mais pas agonisante non plus et pfiout, le matin, son lit est vide.

La civière et le mari ont emporté les draps, le bébé si il était déjà né, et le corps de la femme. Morte. Sans que personne ne nous ait appelé. Sans que personne n’ait écrit ce qui s’est passé dans son dossier ou même ne se souvienne du putain de nom de l’infirmière qui était de garde de nuit. Et qui n’a pas pu venir travailler parce que genre il pleuvait, ou quelqu’un dans sa famille est mort et personne ne l’a remplacée. Ou bien qu’elle était inscrite sur le planning de gardes mais elle a juste oublié de venir. Ou pire, quand la raison évoquée du décès est en partie l’origine géographique… ou l’appartenance ethnique, bordel de merde, de la femme. Genre c’est quelle page dans le guide de la su-per-vi-sion à la con, ça, déjà, hein? On va en parler à quelle réunion d’équipe? Celle où je répète patiemment la procédure de passation des clés de l’armoire de la salle d’accouchement?

Cette armoire bancale dans la salle d’accouchement, dans laquelle j’ai amoureusement rangés les médicaments intra-veineux d’urgence par ordre alphabétique, avec elles, en plaçant les plus importants à hauteur du regard et les solutés de perfusion en bas. Parce que c’est pas quand le sang de la dame coule sous la porte qu’on va commencer à déchiffrer le nom ou chercher dans le foutoir habituel « rangé en vrac ». Genre viiite, et refermons la porte avant que tout ne se casse la gueule. Tout ça avec la lampe à pétrole, pour peu qu’il n’y ait plus de pétrole dedans et que le générateur ne démarre pas, on n’a même plus l’image. Plus que le son de l’hémorragie qui glougloute et de mon pouls dans mes oreilles tellement ça M’ÉNERVE. Genre même en tirant la langue, ou en allumant ma lampe frontale, je ne vais pas arriver à retrouver ce que je cherche, vite, viiiite.

Cette armoire, sérieux, au moins 8 réunions. HUIT, après au moins autant d’échecs cuisants à rendre disponibles des médicaments qui on s’entend ne sont pas des bonbons au miel de la Pharmacopée. J’assume tout, je vous les mets toutes :

– Réunion 1 : pour essayer de comprendre comment elles gèrent habituellement, en fouillant dans un tas de flacons non identifiables plus ou moins périmés ou invisibles. Pour information, la réserve est en face de la salle d’accouchement, approvisionnée et rangée par InfirmièreDeChoc. C’est pas comme si il fallait traverser le désert à dos de chameau avec les ampoules en verre, bref.

– Réunion 2 : pour élaborer ENSEMBLE une ébauche de stratégie : genre OK, importance des drogues d’urgence, l’armoire sera fermée à clé à cause des vols, plusieurs clés de secours-si-jamais, au cas où. Lueur d’espoir dans un tunnel d’illusions.

– Réunion 3 : pour recommencer la réunion d’avant parce qu’il manquait la moitié de l’équipe, jamais compris pourquoi mais bon.

– Réunion 4 : pour faire un couloir humanitaire de transport de marqueurs indélébiles rouges et noirs et de sparadrap large auto-découpant. Pour pouvoir marquer le nom des médicaments, leur dosage et la date de péremption du lot quand on réapprovisionne l’armoire. Allez-y, marrez-vous chez vous, c’était pas facile du tout en vrai.

– Réunion 5 : pour que tout le monde soit bien d’accord que l’armoire doit être contrôlée chaque semaine et réapprovisionnée en conséquence. Et formaliser qui a et où se trouve la putain de clé en tous temps. Youhou, deux avancées majeures dans la même réunion de 90 minutes, ce bond en avant de la médecine humanitaire qu’on vient de faire, là!

– Réunion 6 : pour désigner une ChèfeSiouxDeLArmoire, responsable du contrôle hebdomadaire voté à l’unanimité à la réunion 5, et pour s’insurger que je devrais apporter à boire pendant les réunions.

– Réunion 7 : pour décider d’afficher TOUS les procès-verbaux des réunions précédentes et la nouvelle procédure de l’armoire et des clés. Dans des pochettes transparentes collées au sparadrap, sur le mur jouxtant l’armoire, la classe intégrale. Jouissif.

– Réunion 8 : pour fêter ça ensemble au bar-paillotte en face, à grand renfort de bières, cocas et fantas chimiques tièdes et de brochettes de chèvre.

Parce qu’elles sont comme vous et moi, depuis le début, les infirmières du Ministère du PaysDesRêves. Elles veulent bien avoir une armoire d’urgence, des médicaments pas périmés et même par ordre alphabétique, si j’insiste sur ce dernier point. Même faire un effort collectif pour ne pas perdre les 3 exemplaires de la clé dans la même semaine. Mais faut pas exagérer, on a bien avancé, là. Et on l’a bien mérité, cette fête de l’armoire, vu qu’elle va rester rangée pendant, allez, trois bonnes semaines?

Misère. Mais au fait, qui donc devait avoir la clé de l’armoire ce soir? Parce que là : « C’est ChefDePoste, Sophie, elle vient d’en trouver un exemplaire dans sa poche et c’est pas du tout son jour de garde ». Raaaah. Et merde. Une autre bière, par pitié, quelqu’un. Et foutez-moi ce guide de la su-per-vi-sion au feu. Au moins ça servira à quelque chose pour une fois.

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10 réflexions sur “Les clés de l’armoire

  1. lebagage dit :

    Génial. Triste et drôle a la fois. Tu te bonifies si je puis me permettre.

  2. Amusant vu d’ici… mais quelle prise de tête sur place!!! :)

  3. Sarah dit :

    Je ne sais même pas si j’ai envie de rire… Je vous admire beaucoup!

  4. Anne dit :

    Très beau récit. Bien écrit. Continuez ainsi. C’est admirable

  5. hiatus dit :

    on dirait le labo dans lequel je travaille… hum…le contexte géopolitique et les vies à sauver en moins ><' …merci pour ce partage!

  6. lore dit :

    J’adore ton blog, les histoires me tirent les larmes (ou les sourires) à chaque fois!

  7. SophieSF dit :

    Merci pour vos commentaires. Je suis bien contente que ça vous fasse rire aussi. Ça m’aidait beaucoup à moins désespérer (ou à oublier que ça ne marchait pas, ça dépendait des jours;))
    Merci pour vos compliments aussi, je les prends tous! :)

  8. MARION Delphine. dit :

    Ce qui ont fait des missions humanitaires se reconnaissent dans ce que tu écris… Ce qui est très agréable dans ton récit, c’est enfin d’entendre une sage-femme qui admet que ce n’est pas évident, une sage-femme qui ne se prend pas au sérieux, qui avoue que nous ne sommes pas des héroïnes comme le prétend notre entourage, que parfois on fait du néo-colonialisme, que le management y compris dans l’humanitaire ça commence à bien faire… Tu as un don d’écriture certain alors continue…

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