Marie-Rose

Marie-Rose a 16 ans. Seize années sur un fil. Très fragile ce putain de fil. Ses deux parents et frères et sœurs ont été tués sous ses yeux, dans un massacre organisé dans leur village. Elle avait neuf ans. Depuis elle vit avec sa grand-mère, sa VieilleMaman comme on dit au PaysDesRêves, dans un coin agité du pays. Un coin où même en analysant la situation à temps plein, on ne comprendrait pas la moitié de ce qui s’y passe. Elle est très bonne élève, sa grand-mère cultive un petit lopin de terre pour payer l’uniforme obligatoire de l’école. Plus tard elle veut être institutrice. Elle vit sur son fil avec espoir, elle veut s’en sortir. Et le fil casse, un soir de septembre.

Quatre hommes armés pénètrent dans leur maison sans porte. Ils pillent tous les biens, et sous la menace de leur arme enlèvent Marie-Rose et sa VieilleMaman. Elles marchent des heures dans la forêt, portant le barda des combattants. Ils mangent, leur lancent des croutes de pain quand ils ont fini. Elles marchent, courent, tombent, se relèvent quand ils les mettent en joue, ça les fait rire ces brutes.

Le lendemain soir elles arrivent au campement. Deux hommes battent, violent et tirent à bout-portant sur la VieilleMaman, qui meurt quelques minutes après sous les yeux de Marie-Rose. Son avant-dernier fil. Onze combattants violent Marie-Rose. Onze. Ses cris finissent par affoler les autres dehors, qui tirent en l’air dans le campement. Marie-Rose profite de la confusion pour s’enfuir, elle court, marche longtemps dans la forêt, mange les fruits qu’elle trouve. Elle arrive enfin dans la maison de sa VieilleMaman, vide et toujours sans porte. Elle reste seule, s’organise sans rien dire avec les voisins pour manger. Elle retrouve ses cahiers et retourne à l’école.

En octobre, elle n’a pas ses règles. En décembre toujours rien. Quand sa grossesse commence à se voir trop le directeur la vire de l’école, pas de filles-mères tolérées dans le règlement intérieur. Pas de ça ici. Elle emballe ses cahiers, ses bulletins et se met en route.

Et un jour, le brancardier qui annonce régulièrement à la cantonade « femmes violées, deuxième porte à gauche, chez MadameSophie! » la fait s’assoir sur le banc en bois, devant ma salle de consultation, avec les autres femmes qui patientent. J’y travaille, hein, au respect de la confidentialité, avec lui, mais on en est un peu loin quoi. Elle vient de l’autre côté du PaysDesRêves, me dit-il, des jours de marche. Elle entre dans la salle, avec ses bulletins scolaires, ses cahiers, et une lettre des sœurs qui l’hébergent ici. On est en avril, elle est enceinte de 7 mois. Les sœurs ont remarqué la grossesse, l’ont questionné un peu, et elles ne savent pas encore si Marie-Rose va pouvoir rester. Plutôt non. Elles ont entendu qu’on recevait les femmes violées, et qu’on les aidait, elles l’emmènent donc aujourd’hui. Elles la déposent, plus exactement.

Marie-Rose me raconte son histoire dans sa langue. Tout ce qui n’est pas verbal est tellement clair. Les yeux baissés, le ventre de côté, les cahiers roulés dans ses mains, les flots de mots qui sortent enfin, par saccades. Elle pleure, pas beaucoup. Et l’infirmière de PaysDesRêves qui ponctue avec des « hèèè, hooon, tssst, tssst » longuement, en tordant la bouche et roulant des yeux, avant de commencer à traduire. Je sais d’avance que ça va être dur quand elle fait ça, elle n’en a jamais fait autant à la fois. Dans ma tête je me demande si c’est une bonne idée de l’impliquer autant dans toutes ces histoires, mais je n’ai pas de solution pour la préserver. Même elle, elle regarde ses pieds en me résumant ce qu’elle a entendu. On est dans l’obscurité, la salle de consultation est sommaire et peu éclairée. Quand je comprends l’histoire de Marie-Rose je voudrais bien que cette salle moche soit encore plus sombre, pour pouvoir pleurer tranquille. Elle termine son récit, je finis de l’écouter. Elle remonte un peu ses épaules et recentre un peu son ventre, on a avancé un peu. Comme si c’était la première fois qu’elle osait respirer depuis longtemps.

Je ne sais pas faire grand-chose d’autre que l’écouter, compatir, valider. Je voudrais être PsyQuelqueChose et dire ou pas ce qu’il convient de dire ou pas. Je n’ai que mon empathie, mes larmes que j’arrive à faire couler seulement dans ma gorge et son dossier à remplir. Elle veut que je l’examine car elle a des pertes vaginales bizarres et ça l’inquiète pour le bébé. Je cherche le plus petit spéculum possible, lui explique que ce n’est pas obligé, que je vais faire le plus doucement possible. Que si je trouve des traces physiques on les rajoutera au certificat médical si elle en veut un. Ça m’étonnerait que j’en trouve mais je la crois.

Je lui explique les douze étapes de la prise en charge, les traitements et l’injection dans chaque fesse, l’hébergement jusqu’à l’accouchement. Même les comprimés de sulfate de fer, 2 comprimés 3 fois par jour pendant les repas. Alors que je voudrais bien lui dire qu’on va prendre une chose à la fois. Ou juste la prendre dans mes bras, ou juste lui serrer doucement l’avant-bras, lui dire que tout ce qu’elle a vécu n’aurait jamais dû se produire, lui mentir en lui disant que ça n’arrivera plus. Ni à elle, ni aux autres Marie-Rose.

15 réflexions sur “Marie-Rose

  1. 10lunes dit :

    Assommée. La différence entre ce que nous savons, lisons, supposons des horreurs » sans visage » d’autres parties du monde et la réalité qui s’incarne dans l’insoutenable histoire d’une jeune femme.

    • SophieSF dit :

      merci chère 10 Lunes pour ton commentaire. J’ai beaucoup hésité avant de publier cet article. C’est peu racontable tant c’est dur pour elle(s). merci de comprendre ça:)

  2. Alexandre dit :

    Je n’ignorais pas en posant les yeux sur votre blog que j’en ressortirai forcément un peu cabossé, car un peu trop sensible. Mais là, non seulement c’est superbement écrit mais cette histoire est une horreur absolue.

    Je me risque à espérer que Marie-Rose a pu devenir institutrice, ne serait-ce que pour transmettre à d’autres Marie-Rose la force et la sensibilité qu’elle a su rassembler en elle.

    • SophieSF dit :

      oui, le niveau de violence était très élevé et elle a vécu l’horreur. Plusieurs la suivront, tous ne peuvent pas se raconter.
      Je ne sais pas si Marie-Rose est devenue institutrice, je l’espère aussi. Elle a accouché 2 mois plus tard sans problème particulier. Ensuite la situation s’est dégradée et elle a du partir avec son bébé, seule encore, et je ne l’ai plus revue. Elle a tout ce qu’il faut pour, elle vivait juste dans un pays qui avait la tête à l’envers:(
      Merci pour ce commentaire(si ça ne vous embête pas, il ne faut pas hésiter à me tutoyer, je vieillis et m’en attriste régulièrement)

      • Alexandre dit :

        Bonjour Sophie, non cela ne m’embête pas de te tutoyer. Je le fais spontanément dans le cadre professionnel mais là, j’ai été un peu submergé par ton article. Je crois deviner le pays qui avait (et qui a toujours) la tête à l’envers. Et non, tu ne vieillis pas. Ce sont les miroirs qui se ternissent. Et les yeux de ceux qui nous regardent. ;-) En tout cas, j’espère qu’il y a des gamins de Kin ou d’ailleurs qui ont une institutrice qui s’appelle Marie-Rose. Car elle le mérite. Eux aussi.

  3. Bdp dit :

    Quelle histoire! tu n’es surement pas sortie indemne de tout ça. Accueillir ces vies brisées au quotidien, se sentir impuissant face à l’horreur, à l’à peine racontable. Ton témoignage est précieux. Et le peu que tu as pu faire pour Marie-Rose l’est tout autant.

    • SophieSF dit :

      c’est sûr que ça secoue et ça prend du temps à métaboliser. Il y a eu des moments où c’était juste trop, c’est sûr. Ca m’aide beaucoup de les écrire, les histoires comme celles de Marie-Rose, en fait:)

  4. Babeth dit :

    Je passais par là par hasard. Je suis scotchée. C’est terrible, et terriblement bien raconté aussi. C’est un bel hommage que tu rends à Marie-Rose. J’espère juste qu’elle et son bébé vont bien (enfin, bien, c’est un grand mot, disons pas trop mal)

    • SophieSF dit :

      Merci pour ton commentaire:) Moi aussi j’espère et ça m’arrive encore de penser à elle.
      Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, avec son bébé. Elle a du partir quelques jours après la naissance à cause de la situation. J’espère qu’elle s’est débrouillée pour rester en sécurité, au moins. Merci pour eux:) et merci de ta visite!

  5. arabeshagya dit :

    et on ose se plaindre pour des fadaises….

  6. Cécile La Gravière dit :

    Jamais je n’aurais eu la force de faire le deuil de ces rencontres. Jamais. Où la puisais-tu cette force?

    • SophieSF dit :

      Ça dépendait (oui, merci mais encore), des circonstances, du nombre, de la possibilité de récupérer mentalement, en prenant soin de soi et en se changeant les idées, en échangeant avec les autres. Parfois ça a été très dur et j’y ai perdu plusieurs pelures d’oignon, on va dire ça comme ça.
      Ce n’était pas toujours très sain, non plus, je ne pense pas que mon foie aurait survécu bien longtemps, ahem.
      Après, j’ai un humour pourri, ça aide, c’est un système de défense très au point. Evidemment que je ne riais pas de ces situations, mais d’autres éléments autour, comme ici par exemple, les fils de soutifs avec le fer à repasser, entre autres. Ça fait un peu « reset » dans le cerveau, ça aide:)
      Merci d’avoir lu!

  7. Wa-hou…dur dur l’histoire. En tout magnifique blog, merci pour tout ça, c’est très humain dans tous les sens du terme :-)

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